Publié le Vendredi 22 janvier 2021 à 11h00.

Premiers jours de la Commune — Les mesures La vie à Paris

Temps futurs, vision sublime.

Les peuples sont hors de l’abîme !

Le désert morne est traversé ;

Après les sables la pelouse,

Et la terre est comme une épouse,

Et l’homme est comme un fiancé.

(Victor Hugo.)

 

 

Paris respirait Ceux qui pendant la marée montante regarderaient venir les flots qui couvriront leur asile, sont dans une semblable situation. — Lentement, sûrement Versailles venait.

 

Les premiers décrets de la Commune avaient été la suppression de la vente des objets du Mont-de-Piété, l’abolition du budget des cultes et de la conscription ; on s’imaginait alors, on s’imagine peut-être encore, que le mauvais ménage l’Église et l’État, qui derrière eux traînent tant de cadavres, pourraient jamais être séparés ; c’est ensemble seulement, qu’ils doivent disparaître.

La confiscation des biens de main morte. Des pensions alimentaires pour les fédérés blessés en combattant réversibles à la femme, légitime ou non, à l’enfant, reconnu ou non, de tout fédéré tué en combattant.

Versailles se chargea par la mort de ces pensions-là.

 

La femme qui demandait contre son mari la séparation de corps, appuyée sur des preuves valables, avait droit à une pension alimentaire.

La procédure ordinaire était abolie et l’autorisation donnée aux parties de se défendre elles-mêmes.

Interdiction de perquisitionner sans mandat régulier.

Interdiction du cumul et le maximum des traitements fixés à 6.000 francs par an.

Les émoluments des membres de la Commune étaient de quinze francs par jour, ce qui était loin d’atteindre le maximum.

La Commune décida l’organisation d’une chambre du tribunal civil de Paris.

L’élection des magistrats, l’organisation du jury et le jugement par ses pairs.

On procéda immédiatement à la jouissance des ateliers abandonnés pour les sociétés de travail.

Le traitement des instituteurs fut fixé à deux mille francs.

 

Le renversement de la colonne Vendôme, symbole de force brutale, affirmation du despotisme impérial, fut décidé, ce monument étant attentatoire à la fraternité des peuples.

Plus tard, afin de mettre un terme aux exécutions de prisonniers faites par Versailles fut ajouté le décret sur les otages pris parmi les partisans de Versailles ; [ce fut en effet la seule mesure qui ralentit les tueries de prisonniers ; elle eut lieu tardivement, lorsqu’il devint impossible sans trahir de laisser égorger les fédérés prisonniers]. La Commune interdit les amendes dans les ateliers, abolit le serment politique et professionnel, elle fit appel aux savants, aux inventeurs, aux artistes. Le temps passait toujours, Versailles n’en était plus au moment où la cavalerie n’avait que des ombres de chevaux. M. Thiers choyait, flattait l’armée dont il avait besoin pour ses hautes et basses œuvres.

Les objets déposés au Mont-de-Piété pour moins de vingt-cinq francs furent rendus.

On voulait abolir comme trop pénible le travail de nuit dans les boulangeries, mais soit par longue habitude, soit qu’il fût réellement plus rude encore de jour, les boulangers préférèrent continuer comme autrefois.

Partout s’agitait une vie intense. Courbet dans un chaleureux appel disait :

Chacun se livrant sans entraves à son génie, Paris doublera son importance. Et la ville internationale européenne pourra offrir aux arts, à l’industrie, au commerce, aux transactions de toutes sortes, aux visiteurs de tous pays un ordre impérissable, l’ordre par les citoyens qui ne pourra pas être interrompu par les prétextes de prétendants monstrueux.

 

Adieu le vieux monde et la diplomatie

Paris en effet eut cette année-là une exposition, mais faite par le vieux monde et sa diplomatie, l’exposition des morts. Plutôt cent mille que trente-cinq mille cadavres furent étendus en une Morgue immense dans le cadre de pierre des fortifications.

Mais l’art quand même fit ses semailles, la première épopée le dira.

La commission fédérale des artistes était ainsi composée :

 

Peintres.

Bouvin, Corot, Courbet, Daumier, Arnaud, Dursée, Hippolyte Dubois, Feyen, Perrin, Armand Gautier, Gluck, Jules Hereau, Lançon, Eugène Leroux, Edouard Manet, François Milet, Oulevay, Picchio.

 

Sculpteurs.

Becquet, Agénor Chapuy, Dalou, Lagrange, Edouard Lindencher, Moreau, Vauthier, Hippolyte Moulin, Otlin, Poitevin, Deblezer.

 

Architectes.

Boileau fils, Delbrouck, Nicolle, Achille Oudinot, Raulin.

 

Graveurs lithographes.

Georges Bellanger, Bracquemont, Flameng, André Gill, Huot, Pothey.

Artistes industriels.

Émile Aubin, Boudier, Chabert, Chesneau, Fuzier, Meyer, Ottin fils, Eugène Pottier, Ranber, Rester.

 

Cette commission fonctionnait depuis le milieu d’avril tandis que l’assemblée de Versailles propageait les soi-disant tendances de la Commune à détruire les arts, les sciences.

Les musées étaient ouverts au public comme le jardin des Tuileries et autres aux enfants.

À l’Académie des sciences les savants discutaient en paix, sans s’occuper de la Commune qui ne pesait pas sur eux.

Thénard, les Becquerel père et fils, Elie de Beaumont se réunissaient comme de coutume. A la séance du 3 avril par exemple, M. Sedillot envoya une brochure sur le pansement des blessures sur le champ de bataille, le docteur Drouet sur les divers traitements du choléra, ce qui était tout à fait d’actualité, tandis que M. Simon Newcombe, un Américain, s’éloignait tout à fait du théâtre des événements et même de la terre en analysant au tableau le mouvement de la lune autour de la terre.

M. Delaunay, lui, rectifiait des erreurs d’observation météorologique sans se préoccuper d’autre chose.

Le docteur Ducaisne s’occupait de la nostalgie morale sur laquelle les remèdes moraux étaient plus puissants que les autres, il aurait pu y joindre les hantises de peur, la soif de sang, des pouvoirs qui s’écroulent.

Les savants s’occupèrent de tout dans une paix profonde, depuis la végétation anormale d’un ognon de jacinthe jusqu’aux courants électriques. M. Bourbouze chimiste, employé à la Sorbonne, avait fait un appareil électrique, par lequel il télégraphiait sans fils conducteurs à travers les courtes distances, l’académie des sciences l’avait autorisé à faire des expériences entre les ponts sur la Seine, l’eau étant un meilleur conducteur pour l’électricité que la terre.

L’expérience réussit, l’appareil fut utilisé au viaduc d’Auteuil pour communiquer avec un point de Passy investi par les lignes allemandes.

Le rapport se terminait par le récit d’une seconde expérimentation faite dans un aérostat afin de recevoir les messages envoyés d’Auteuil, par M. Bourbouze, le ballon fut entraîné par le vent, un peu moins loin, il est vrai, que celui d’Andrée fut entraîné de nos jours.

 

M. Chevreul, d’une voix un peu cassée, déclarait que tout en n’étant pas partisan absolu de la classification radiaire, il reconnaissait l’importance des études embryologiques.

On parla de tant et tant de choses, par exemple de la matière noire des météorites, de la reproduction de différents types par le degré de chaleur, auquel est soumise la matière, M. Chevreul encore, s’occupa des mélanges de constitutions semblables, dont les effets sont différents, de la nécessité de ne pas se borner aux phénomènes extérieurs des corps, tandis que la chimie est indispensable ; que le jour où Versailles, au nom de l’ordre, apporta la mort dans Paris, on était retourné dans les astres à propos de quelques nouveaux termes du coefficient de l’équateur titulaire de la lune, ce fut, je crois, la dernière séance.

Partout, des cours étaient ouverts, répondant à l’ardeur de la jeunesse.

On voulait tout à la fois arts, sciences, littérature, découvertes, la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper du vieux monde. o