Publié le Mercredi 10 mai 2017 à 11h56.

Le national-libéralisme trumpiste, visées et contradictions

Désormais, ce sera « America First » (l’Amérique d’abord), a clamé Donald Trump lors de son discours d’investiture du 20 janvier. En fait, pour tous les présidents qui l’ont précédé, cela a toujours été « America First ».Trump marque néanmoins une rupture qui ne se comprend qu’à la lumière de la crise américaine et mondiale.

Les Etats-Unis sont devenus sans conteste la première puissance mondiale après la Première Guerre mondiale, mais la classe dirigeante et l’appareil d’Etat américains ont alors hésité sur ce que cela impliquait : non seulement défendre les intérêts de la bourgeoisie américaine mais assumer un rôle de stabilisateur du monde capitaliste. A ce moment, ils ont choisi le repli et le retour à l’isolationnisme (doctrine selon laquelle les Etats-Unis doivent se tenir à l’écart des affaires du reste du monde).

L’attaque du Japon puis, après la Deuxième Guerre mondiale, le renforcement de l’URSS ont mis fin à cette période. Depuis, comme le souligne l’économiste marxiste argentin Claudio Katz, les politiques conduites par les Etats-Unis ont en permanence une double fonction : satisfaire aux intérêts directs de la classe dominante américaine et exercer une gouvernance globale sur un monde capitaliste hiérarchisé.

Les deux sont complémentaires (ne serait-ce que pour assurer un environnement bienveillant aux multinationales américaines) mais des contradictions peuvent exister dans l’appareil d’Etat US face à certaines décisions concrètes. La présidence Trump pourrait marquer un nouvel épisode. A son sujet, les journalistes et autres commentateurs parlent d’un retour à l’isolationnisme mais ce nouvel « isolationnisme » ne signifie pas que les Etats-Unis ne vont plus intervenir dans les affaires mondiales, mais que leur interventionnisme sera plus centré sur les propres intérêts américains que sur les intérêts communs du capital international. 

Les deux partis du capital

La politique économique aux Etats-Unis repose sur un équilibre entre le président et le Congrès, avec, le cas échéant, intervention de la Cour suprême, interprète de la Constitution. La banque centrale (la Réserve fédérale) gère les taux d’intérêt et le dollar. Les républicains sont traditionnellement « pro-business », favorables au minimum d’impôt et de réglementations sur les entreprises et la finance. Ils soutiennent également le libre-échange et les traités de commerce internationaux. Les démocrates se voulaient les héritiers des politiques sociales et de soutien à l’économie mises en place par Roosevelt lors de la crise des années 1930, mais après la présidence de Reagan (1980-1988) ils ont opéré un  tournant, qui s’est exprimé dans les deux présidences de Bill Clinton (1992-2000).

Ce dernier a eu des velléités d’élargissement du système d’assurance-maladie, mais après son échec, les réformes sont toutes allées dans le sens d’un libéralisme sans états d’âme. Le « Glass-Steagall Act » a été abrogé : c’en était fini de la séparation entre banques d’affaires et de dépôt ; désormais, la finance allait pouvoir faire preuve d’une ingéniosité sans entrave. Le marché des prêts hypothécaires au logement allait prospérer, ce qui conduira quelques années plus tard à la bulle immobilière et à la crise des subprimes. L’équilibre budgétaire a été rétabli. En 1996, Clinton signait la loi « sur la responsabilité individuelle et le travail », une contre-réforme particulièrement régressive de l’aide sociale accusée d’entretenir « une culture de la dépendance et de la misère ».  Bill Clinton jouait en permanence à l’homme du peuple, ce qui entretenait sa popularité, mais la collusion avec les milieux d’affaire était permanente, d’autant qu’il en avait besoin pour financer ses campagnes électorales.

Les deux partis dominants des Etats-Unis ont toujours été les deux ailes d’un seul parti du capital, mais sous Clinton s’est produit un rapprochement idéologique qui les a rendus encore plus similaires sur le plan de la politique économique ; cela, même si le parti démocrate reste plus ouvert sur les questions sociétales et conserve des liens avec les syndicats et les minorités, alors que les républicains s’ancrent de plus en plus à droite et à l’extrême-droite sur tous les terrains.  Ce sont souvent les républicains qui prennent l’initiative des contre-réformes libérales, mais une aile au moins du parti démocrate les accompagne et ces mesures ne sont ensuite pas remises en cause par les présidents démocrates.

En matière de relations économiques internationales, les deux partis, tout en maintenant des protections spécifiques du marché américain, ont été favorables au libre-échange et aux accords commerciaux internationaux  qui vont dans le sens des intérêts des multinationales américaines tout en ayant une finalité politique : exporter le néolibéralisme, resserrer les liens autour du « patron » américain, chef de file du capitalisme mondial. Les Etats-Unis ont ainsi approuvé le renforcement de l’Union européenne, même après la chute de l’URSS qui, au départ, avait été un de leurs principaux motifs de leur soutien à cette entreprise.

En  1994 a été mis en place l’ALENA (accord de libre-échange nord-américain : Etats-Unis, Canada, Mexique) : celui-ci a permis au Mexique de multiplier par sept, entre 1993 et 2015, ses exportations vers les USA (qui, pour une large part, correspondent à des flux générés par des entreprises américaines implantées dans ce pays pour y produire à moindre coût), mais le Mexique a dû ouvrir son marché à des produits agricoles américains subventionnés et les exportations américaines vers son voisin du sud ont été multiplié par six. Certes, le Mexique réalise désormais un excédent de 60 milliards de dollars avec les USA mais, globalement, sa dépendance à l’égard de l’économie américaine s’est  accrue : il y réalise 80 % de ses exportations.

Outre la guerre en Afghanistan et Irak, la présidence de George W. Bush (2000-2008) a été marquée par une baisse de grande ampleur des impôts sur les revenus élevés, généreuse au point que le multimilliardaire Warren Buffett a reconnu que son taux d’imposition était inférieur à celui de sa secrétaire !  Barack Obama s’est pour l’essentiel inscrit dans ce sillage, même si la crise et le fait qu’il disposait durant la première année de son mandat d’une majorité au Congrès lui donnaient des marges de manoeuvre.  Bien qu’il ait alors été en position de force, il n’a imposé aucune vraie contrepartie aux banques pour accéder au soutien gouvernemental et n’a pas respecté son engagement d’une réforme facilitant l’implantation syndicale.

En 2010 a finalement été mise en place une règlementation du système bancaire (« règle Volcker » dans le cadre de la loi Dodd-Frank), très atténuée par rapport à celle existant avant 1999. L’« Obamacare » a élargi les possibilités d’accès à l’assurance-maladie mais il ne s’agit pas d’un système de sécurité sociale, plutôt d’une usine à gaz au profit des compagnies d’assurance. Chrysler et General Motors ont été sauvés mais le gouvernement a fait pression pour une restructuration. Des dizaines de milliers d’emplois ont été supprimés dans les bastions traditionnels de l’automobile US, dont les entreprises ont délocalisé au Mexique ou dans les Etats du sud des Etats-Unis où les syndicats sont quasiment absents.

Quand, les républicains ont repris la majorité au Congrès, ils ont bloqué toutes les initiatives d’Obama, même lorsque celui-ci était prêt à en passer par l’essentiel de leurs exigences ; le soutien à l’activité n’était plus assuré que par la politique monétaire de la Réserve fédérale. L’administration Obama s’est affairée (avec le soutien des élus républicains) à la conclusion de deux gigantesques accords commerciaux : le traité transatlantique (TAFTA) avec l’Union européenne et le traité transpacifique avec les pays d’Asie orientale (hors Chine).

 

Suppressions d’emplois industriels et baisse des salaires

L’investiture de Trump par les républicains a démenti toutes les prévisions qui voyaient triompher un candidat réactionnaire sur les questions sociales et libre-échangiste en matière économique. Pour l’emporter, Trump n’a pas centré son discours sur l’interdiction de l’avortement et la défense du droit de porter des armes (même s’il a défendu ces positions), mais sur la dénonciation des ravages sur l’emploi des traités de commerce alors que, selon une étude américaine de 2015, « près de 88 % des pertes d’emplois dans l’industrie ces dernières années est attribuable à la croissance de la productivité » et, ajouterons-nous, à la façon dont ils sont utilisés dans une économie régie par le profit.

La disparition des emplois dénoncée par Trump, et qui lui a permis de gagner des suffrages dans les Etats anciennement industrialisés, correspond également à une relocalisation interne aux Etats-Unis, ainsi que le note une étude du début de 2017 : «  on constate une concurrence accrue entre les Etats fédérés, qui redessine la géographie industrielle américaine. Le poids de la région des Grands Lacs (Michigan, Wisconsin, Ohio…) dans l’industrie américaine s’est ainsi progressivement réduit au profit des Etats du Sud, qui ont vu leur part progresser de manière significative au cours des quinze dernières années. Ces derniers bénéficient en effet d’une législation du travail plus souple et de salaires plus faibles que ceux du Nord, par ailleurs caractérisés par des taux de syndicalisation élevés ».

Les Africains-américains restent victimes du racisme, de discriminations et de violences policières : le taux de pauvreté des Noirs est ainsi reparti à la hausse depuis 2008 et est, en 2015, près de trois fois plus élevé que celui des Blancs. Mais dans le même temps, la situation de nombreux Blancs des couches populaires s’est détériorée : les travailleurs qui ont pu retrouver un emploi après leur licenciement ont subi une baisse de leurs gains hebdomadaires réels de 17,5 % en moyenne. Des études récentes montrent la hausse de la mortalité des Blancs, jeunes et adultes n’ayant pas une éducation supérieure. Pour ces derniers, les auteurs soulignent le lien avec l’insécurité économique : les revenus des ménages où le chef de famille n’a pas poursuivi d’études au-delà du lycée a chuté de 19 % entre 1999 et 2013, et les incertitudes sur les retraites par capitalisation se sont accrues. Même si les votants à bas revenus n’ont, loin de là, pas tous été polarisés par Trump, il ne fait pas de doute qu’un climat existait pour dévoyer la colère des perdants du « rêve américain ».

Trump n’était pas le candidat préféré de Wall Street, mais les capitalistes ont rapidement pris acte des réalités. Avec les premières nominations annoncées pour les conseillers et responsables économiques, ils ont constaté que les discours contre la finance étaient renvoyés aux oubliettes ; comme le dit un expert cité par Les Echos, « Goldman Sachs était depuis longtemps le conseiller principal de tous les présidents américains. Ils sont désormais directement aux commandes. »

Une réforme bancaire est donc en préparation, remettant en cause la portée de la « règle Volcker » et, pour bien montrer que l’Amérique ferait désormais ce qu’elle veut, le vice-président de la commission des services financiers du Sénat a envoyé une lettre à la présidente de la Réserve fédérale (pourtant en principe indépendante) lui demandant de cesser pour le moment les discussions avec les institutions bancaires et financières internationales.

 

Le national-libéralisme

Trump a déclaré le 28 février, dans son premier discours devant le Congrès : « mon travail ne consiste pas à représenter le monde. Mon travail consiste à représenter les Etats-Unis. » Cela ne veut pas dire que les Etats-Unis ne vont plus intervenir dans les affaires des autres Etats, mais qu’ils vont le faire du point de vue strict de leurs intérêts, sans plus assumer les coûts liés à leur rôle de leader du capitalisme mondial. National-libéralisme, plutôt qu’isolationnisme, semble l’expression apte à caractériser le trumpisme.

Wall Street a salué Trump par une hausse de l’indice S&P500 de 5,8 % entre le jour de l’élection et son installation à la Maison-Blanche. C’est plus que la moyenne, mais pas un record. Du point de vue des capitalistes, sont vues très favorablement les annonces de la réduction des contraintes règlementaire sur les entreprises (Trump a parlé d’une suppression de 75 % des règles fédérales), notamment environnementales, de la baisse des impôts sur les sociétés, de la hausse des dépenses militaires. A l’actif de Trump aussi, le plan d’infrastructures qui va profiter aux géants du BTP et la réforme de l’Obamacare.

Plus problématique est la pression sur les entreprises pour qu’elles annoncent des créations d’emplois aux Etats-Unis, mais cela peut se limiter à des symboles. Plus compliqué à gérer pour le capital américain est l’annonce d’une taxe élevée à la frontière mexicaine pour financer notamment la construction du mur entre les deux pays. Cela heurterait de front les firmes étatsuniennes qui ont investi au Mexique.

L’annonce de la renégociation de l’ALENA est également un facteur d’incertitude, de même que la fin du traité transpacifique. Trump annonce sa volonté de discuter séparément avec chacun des Etats concernés. Il est évident que dans de telles négociations, le rapport de forces pour les Etats-Unis serait meilleur que dans un cadre multilatéral mais, en contrepartie, la fin du traité transpacifique renforce la Chine (par ailleurs vilipendée par Trump pour manipuler sa monnaie et ainsi soutenir ses exportations), alors que ce cadre était vu par l’administration Obama comme un contrepoids à son influence grandissante.

Egalement problématique est l’hostilité affichée par Trump vis-à-vis de l’Union européenne et de l’Allemagne, accusée de profiter d’un euro trop bas ; cette attitude peut ne pas avoir seulement des retombées économiques, mais aussi favoriser le jeu de la Russie. Dernier volet qui, lui, a suscité une forte opposition populaire, mais aussi celle de certaines fractions du capital américain : les mesures contre les réfugiés. Pour les firmes de « Silicon Valley », cela remet en cause un modèle où elles profitaient de l’afflux d’une main-d’œuvre souvent déjà formée à l’étranger et avide d’accéder à un niveau de vie plus élevé. Par ailleurs, pour nombre de ces firmes, le monde entier est leur marché. 

 

Trump, reflet du déclin américain ?

Une mise en garde s’impose cependant : pour l’instant, beaucoup de mesures de Trump sont des annonces ou des décrets susceptibles de remise en cause. Plusieurs dispositions devront être négociées ultérieurement avec le Congrès. Il est à prévoir que la majorité républicaine soutiendra avec ferveur toutes les dérèglementations et mesures antisociales, ne s’opposera pas à certaines dépenses annoncées dans le cadre du plan d’infrastructures, mais pourrait atténuer ou enterrer selon les cas celles des annonces de Trump qui heurteraient trop de secteurs du capital ou seraient un facteur de trop grandes incertitudes internationales.

Une hypothèse mérite enfin d’être envisagée : Donald Trump reflèterait la situation d’une Amérique qui a perdu le contrôle de l’économie mondiale et aurait l’illusion de pouvoir revenir à ses origines, à un développement autonome. Cette thèse a été défendue par Romaric Godin dans la Tribune de l’économie du 11 novembre 2016 (« Trump ou le rêve de l’âge d’or isolationniste des Etats-Unis »). Il y souligne que « depuis le début de la crise, les Etats-Unis n’ont pas été capables de rétablir un ordre économique. Economie très dépendante de l’étranger pour ses fournitures et son financement, elle n’est plus en mesure d’imposer ses choix. Surtout, elle a manqué de propositions concrètes pour construire un nouveau modèle ». Trump n’a pas de vrai remède face à cette situation : il dit que l’économie américaine ne doit plus dépendre des importations, mais il libéralise encore plus la finance qui se soucie comme d’une guigne des usines américaines. Sa politique commerciale, si elle se concrétise, risque d’approfondir la crise ; les grands Etats capitalistes avaient retenu au moins une leçon des années 1930 : les barrières douanières, si elles se généralisent, accroissent la dépression économique.

« L’économie mondiale est sans tête et donc sans ressort », énonce encore Romaric Godin qui s’appuie sur les travaux de deux économistes, Peter Temin et David Vines, qui ont publié un livre intitulé « The Leaderless Economy » (« L’économie sans dirigeant »). Selon eux, la crise déclenchée en 2007 serait une « crise de fin de régime » sanctionnant la fin de la domination économique des Etats-Unis sur le monde, de la même façon que le désordre de l’économie capitaliste après la Première Guerre mondiale, culminant dans la crise des années 1930, renvoyait à la fin de l’hégémonie britannique.

Tout cela mérité d’être discuté mais plus que jamais, le constat maintes fois répété du communiste italien Antonio Gramsci est d’actualité : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »

Henri Wilno