Publié le Mercredi 5 octobre 2016 à 07h57.

Obama, promesses et réalités : Le programme qu’ils ne défendront pas

« Nous avons maintenant le programme le plus progressiste de l’histoire du Parti démocrate », a déclaré Bernie Sanders alors qu’il se préparait à endosser la candidature d’Hillary Clinton. Mais outre que l’affirmation est sujette à caution, faut-il accorder un caractère si décisif aux promesses électorales des Démocrates ?1 [Ce texte et ceux qui suivent ont été traduits et édités par Jean-Philippe Divès.]

C’est en tout cas l’occasion de revenir sur le programme d’Obama, celui qu’il défendait en 2008 avant sa première élection. Voyons notamment ses aspects les plus progressistes et ce qu’il en est advenu.

 

1. Une couverture de santé abordable et de qualité pour tous les Américains

Selon ce programme,  « les familles et les individus devraient pouvoir choisir entre garder leur assurance actuelle et en choisir d’autres, privées ou publiques. La couverture devrait être accessible à tous les Américains grâce à des aides sous forme de crédit d’impôt ou autre (…) Les familles devraient disposer d’une assurance-santé similaire à celle des membres du Congrès. Elles ne devraient pas subir le poids de primes exorbitantes, de franchises insoutenables ou de plafonds de remboursement qui leur causeraient un risque financier en cas de maladie. »

L’Affordable Care Act (ACA, loi sur les soins abordables) a été la réalisation à la fois la plus acclamée et la plus controversée de l’administration Obama. Ainsi qu’Elizabeth Schulte l’a écrit sur SocialistWorker.org, « tandis que des aspects de l’ACA amenaient des améliorations – par exemple, la fin des refus de prestations à des personnes considérées à risque, ou l’octroi d’aides à des personnes à faible revenu –, l’ACA est loin d’apporter une couverture aux millions qui ont besoin d’une assurance-maladie. En fait, le nouveau système a aggravé la situation de nombreux travailleurs. »

La franchise moyenne a triplé depuis 2006, selon un rapport publié par le Los Angeles Times. On prévoit déjà une augmentation des primes en 2017. En Californie, par exemple, elles « vont augmenter en moyenne de 13,2 % l’année prochaine – plus de trois fois l’augmentation des deux dernières années ». Et plus de 33 millions de gens aux Etats-Unis n’ont toujours pas d’assurance-santé, rapporte le site FiveThirtyEight.org.

Les Démocrates disent s’être battus pour qu’une dite « option publique », comme c’était indiqué dans leur plateforme, soit incluse dans la législation sur l’assurance-maladie – un programme gouvernemental de santé proposé dans le cadre des choix offerts par l’ACA. Cette option publique figurait dans le texte présenté à la Chambre, mais elle a été éliminée de celui soumis au Sénat, qui a servi de schéma directeur à l’ACA. Ainsi que l’a rapporté Socialist Worker, les Démocrates avaient passé un accord avec les sociétés d’assurance pour retirer l’option publique de l’ACA. Ils ont fait cyniquement miroiter cette promesse dans leur plateforme et pendant les négociations, puis l’ont abandonnée. Réaliser l’objectif proclamé de réelles avancées, d’une couverture universelle et d’une santé abordable impliquerait d’aller vers un système unique qui écarte les assureurs privés du domaine de la santé. Mais cela n’a jamais été envisagé lorsque l’administration Obama a débuté ses négociations avec les assureurs.

 

2. Réduire la pauvreté de moitié en dix ans

Extrait de la plateforme : « Quand Bobby Kennedy a vu les cabanes et la pauvreté dans le delta du Mississippi, il a demandé : "comment un pays peut-il permettre cela ?" Quarante ans plus tard, nous nous posons toujours cette question (…) Un Américain sur huit vit dans la pauvreté (…) Près de 13 millions de pauvres sont des enfants. Nous ne pouvons tolérer ce type de souffrance et de désespoir dans notre pays (…) En travaillant ensemble, nous pouvons diviser la pauvreté par deux en dix ans. »

Il reste deux ans pour tirer un bilan définitif de cet engagement, mais on en prend tout sauf la direction. Les chiffres officiels de la pauvreté sont passés de 13,2 % de la population en 2008 à 14,8 % en 2014, le nombre des enfants pauvres augmentant sur la même période de 13 à plus de 15 millions. Selon toute apparence, on a « toléré » que se maintienne cette « souffrance et désespoir ».

Certains objecteront qu’Obama a hérité d’une récession et qu’un accroissement de la pauvreté était inévitable. Mais la Grande Récession, bien que sévère, est derrière nous et ceux qui sont au sommet de l’échelle s’en sont très bien remis. Selon le professeur de l’université de Californie-Berkeley, Emmanuel Saez, les 1 % les plus riches se sont accaparés 95 % de la croissance des revenus dans la période de récupération 2009-2012, avec une augmentation de 31,4 % de leurs revenus avant impôt ajustés de l’inflation. Dans la même période, le revenu avant impôt des 99 autres pourcents a crû de 0,4 %. En 2012, les 10 % de foyers les plus riches captaient 50,4 % du revenu national, le plus haut niveau depuis 1917 […]

 

3. Un monde sans armes nucléaires

Extrait de la plateforme démocrate de 2008 : « L’Amérique œuvrera à un monde sans armes nucléaires et entreprendra dans ce sens des actions concrètes (…) Nous conserverons une dissuasion forte et fiable tant que les armes nucléaires existeront, mais l’Amérique sera plus sûre dans un monde qui réduira sa dépendance envers les armes nucléaires et finira par les éliminer. Un élément central de la politique des Etats-Unis sera d’éliminer les armes nuclaires dans le monde. »

Après que le démocrate Al Gore avait clamé en 2000 que « si vous ne faites pas attention, vous pouvez avoir une réduction du nombre des missiles et un monde plus dangereux », ce programme démocrate de 2008 marquait un changement de direction bienvenu. Mais la (terrifiante) réalité est que la réduction des armes nucléaires a été freinée sous Barack Obama. Selon ce que rapporte le New York Times, les chiffres du Pentagone montrent que « l’administration en place a moins réduit les stocks nucléaires que tout autre présidence de l’après-guerre. »

Plutôt que de travailler à l’éradication des armes nucléaires, l’administration Obama a lancé un plan de « revitalisation atomique » pour moderniser l’arsenal nucléaire US, qui coûtera sur trois ans plus de mille milliards de dollars. Le coût est terrible au regard de l’augmentation de la pauvreté, mais le pire est peut-être le plan d’Obama visant à rendre les armes nucléaires plus précises, avec des effets moindres, ce qui pourrait rendre possible l’impensable à savoir l’utilisation réelle de ces armes de destruction massive.

 

4. Un mode de gouvernement transparent, responsable et éthique

Selon la plateforme, « l’administration de Barack Obama ouvrira les portes à la démocratie. Nous utiliserons la technologie pour rendre le gouvernement plus transparent, responsable et inclusif. Au lieu de faire obstacle à la mise en œuvre de la loi sur la liberté de l’information, nous demanderons aux agences de l’Etat de rendre publiques leurs principales actions ainsi que toute information significative, sauf raisons de sécurité (…) Nous défendrons les protections constitutionnelles et le contrôle judiciaire de tout programme de surveillance concernant des Américains. Nous reviendrons sur l’actuel programme d’écoutes sans mandat judiciaire. Nous rejetons les écoutes illégales d’Américains, où qu’ils vivent. »

La réalité est là aussi très différente. ProPublica écrit que selon des documents rendus publics par Edward Snowden, « l’administration Obama a étendu la surveillance sans mandat, par la NSA, du trafic internet international  des Américains, pour rechercher des preuves d’intrusions électroniques délictueuses. » Après avoir été prise la main dans le sac, en aggravant les « écoutes illégales de citoyens américains » que la plateforme démocrate dénonçait quand George Bush en était le responsable, la Maison Blanche d’Obama a poursuivi les lanceurs d’alerte.

Edward Snowden est toujours exilé, privé de passeport. L’appareil de surveillance de la NSA, qu’il a démasqué, continue de collecter les informations générées non seulement par les Américains mais par les gens partout dans le monde. Chelsea Manning croupit dans une prison militaire sous le coup d’une condamnation à 35 ans pour le crime d’avoir contribué à un « gouvernement transparent » en rendant publics les « rapports de guerre » en Irak et en Afghanistan, dont une vidéo montrant le massacre de civils et de journalistes lors d’une attaque aérienne à Bagdad […]

 

Bref…

Il a été compliqué de trouver dans le programme de 2008 des promesses un peu inspirantes. Vus de près, les engagements étaient étonamment maigres mais même ainsi, les résultats de ces demi-promesses n’ont débouché que sur peu de changements positifs – toujours accompagnés de reculs, davantage de compromis et de conséquences peu reluisantes.

Sur les droits des femmes, les Démocrates avaient promis et ont fait passer une loi permettant aux femmes d’engager des actions en justice contre des discriminations au travail. Mais ils ont échoué, même quand ils dominaient les deux chambres, à faire adopter une autre loi sur l’égalité au travail. Le salaire des femmes est égal en moyenne à 79 % de celui des hommes ; ce sont quelques pourcents de plus depuis 2008, mais le même type de trajectoire est  observé depuis la fin des années 1960.

Sur l’immigration, les engagements d’Obama étaient fort vagues après les immenses manifestations de 2006 et 2007 contre les lois républicaines visant à criminaliser 12 millions de sans-papiers. Rien d’autre que « nous nous attacherons à mener dans les prochaines années une réforme de l’immigration rigoureuse, pragmatique et humaine ». En fait, la politique fédérale d’immigration n’a été sous Obama que rigoureuse et pragmatique – en expulsant autant d’immigrés que possible […] Vu par de nombreux défenseurs des droits des immigrés comme un « moindre mal », Barack Obama a expulsé davantage que son prédécesseur, le « plus grand mal » républicain George Bush.

Une absence notable dans le programme de 2008 était celle de tout engagement envers les gens de couleur ou les Afro-américains. Au-delà de quelques platitudes – et de la constatation que les Hispaniques et les Afro-américains étaient durement touché par la crise du logement –, le principal engagement sur le plan des droits civiques était de « travailler à protéger pleinement et à renforcer le droit constitutionnel fondamental de tout vote américain. » De façon ironique et tragique, la Cour suprême des Etats-Unis a vidé de sa substance, sous la présidence d’Obama, le Voting Rights Act [loi qui interdit les discriminations raciales dans le vote]. Si Obama n’en a pas été responsable (son administration était opposée à cette décision), Travis Smiley a souligné que « durant l’ère Obama, les Noirs ont perdu du terrain dans tous les principaux domaines économiques » […]

Cela étant, il y également des engagements du document de 2008 qui ont été respectés. Ainsi de la promesse d’accroître l’effort de guerre en Afghanistan, ou de négocier durement avec l’Iran sur la réduction de son programme nucléaire. De même la police a-t-elle été équipée de moyens plus létaux, et Israël a été bien défendu avec le maintien des flux de l’aide US […]

L’explication habituellement donnée par les Démocrates de leur échec à faire passer les quelques réformes progressistes contenues dans leur programme de 2008 est l’obstruction des Républicains. Mais Obama avait été élu avec ce que même les commentateurs traditionnellement hostiles reconnaissaient comme un mandat. Ni ce mandat, ni le contrôle des deux chambres du Congrès n’ont produit le type de changement que les supporteurs d’Obama attendaient.

 

Josh On

 

  • 1. Extraits d’un article paru le 27 juillet sur le site de l’ISO (International Socialist Organization), https ://socialistworker.org/2016/07/27/the-party-platform-they-wont-stand-on