Publié le Vendredi 15 mai 2026 à 16h44.

Pas de nazis dans Paris

En mai 2023, alors que des manifestations pour les retraites sont interdites et réprimées, un défilé néonazi sous haute protection policière dans les rues de Paris surprend tout le monde alors qu’il s’agit d’un événement annuel de commémoration de la mort d’un militant fasciste en 1994 (tombé d’un toit alors qu’il était poursuivi par la police).

Dans la foulée, le GUD, le Front national de la jeunesse et les Jeunesses nationalistes révolutionnaires créent le C9M (comité du 9 mai). Leur première action est particulièrement violente : une cinquantaine de militantEs s’introduisent armes au poing dans les locaux de Fun Radio et occupent l’antenne pendant 30 minutes pour réclamer la démission du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua et diffuser leurs idées fascistes. Six d’entre eux seront arrêtés et seront défendus au tribunal par des anciens du GUD et une jeune avocate… Marine Le Pen.

Paris Antifa

Face à la tolérance des pouvoirs publics pour un défilé néonazi, une coalition d’organisations politiques, syndicales et associatives s’est créée pour y répondre et faire interdire cette marche.

En 2024, la coalition décide d’organiser un village anti­fasciste sur le parvis du Panthéon, le même jour que le défilé du C9M, alors que Mélinée et Missak Manouchian, résistantEs communistes fusilléEs en 1944, avaient étaient panthéoniséEs trois mois plut tôt. La préfecture de police interdit le village ainsi que le défilé du C9M, mais les deux événements sont finalement autorisés par le tribunal administratif. Le succès de cette première édition du village redynamise le mouvement antifasciste et il est décidé de reconduire l’initiative.

Ce week-end, le village se tenait donc pour la troisième année consécutive. Fortes de ses succès passés, les organisations avaient prévu une manifestation le samedi en plus du village du vendredi, afin d’élargir encore le mouvement et de faire pression pour obtenir enfin l’interdiction effective du C9M. La préfecture a interdit le village le vendredi et les deux manifestations le samedi.

Si le village a finalement été autorisé par le tribunal administratif, celui-ci a en revanche confirmé l’interdiction de la marche antifasciste comme du défilé du C9M. Pour la première fois depuis près de 20 ans, cet événement nazi a donc été effectivement empêché de se tenir. Une véritable victoire.

Rejointe par d’autres organisations, la coalition a pu s’appuyer sur une importante mobilisation militante et un fort écho médiatique. Cette victoire, obtenue par un arc de forces regroupant des courants aux stratégies et modes d’action différents, démontre l’efficacité d’un travail unitaire mené avec persévérance depuis trois ans face au fascisme.

Antinazis partout

Les nazis ont d’abord publié un communiqué victimaire accusant le « pouvoir anti­fasciste » de « piétiner les libertés fondamentales ». Cocasse pour ceux qui défendent un système politique sans droit ni liberté.

Mauvais perdants, ces nostalgiques du IIIe Reich ont assuré être en train de discuter avec les autorités pour assurer un hommage « digne » à Sébastien Deyzieu (ce que la préfecture a démenti) et ont appelé leurs troupes à rester « mobilisées et connectées ».

Message reçu : quelques heures plus tard, neuf militants nazis étaient interpellés en possession de couteaux, de matraques télescopiques et de gants coqués dans le quartier de Saint-Michel où devait initialement se tenir la contre-manifestation interdite.

Malgré l’interdiction, et contre l’avis de la coalition à l’initiative du week-end et de la manifestation, la Marche des solidarités et l’AG antifa du 20e ont tenté de maintenir un rassemblement à Saint-Michel avant d’être confrontés à un important dispositif policier, avec à la clé des verbalisations et des menaces d’interpellation. Une stratégie d’agitation jusqu’au-boutiste rappelant celle de l’an dernier, qui s’était soldée par des hospitalisations et des gardes à vue.

À Pyramides, la police a empêché toute perturbation de l’hommage à Jeanne d’Arc du fasciste complotiste Philippot. Elle y a violenté, verbalisé et interpellé des journalistes qui couvraient la contestation.

Sur l’autre rive, c’est la déroute pour les nazis. Abandonnés par le C9M qui ne communique plus, de nombreux militantEs fascistes errent dans le Quartier latin, désarçonnéEs par les contrôles policiers et la présence de militantEs antifascistes. Réfugié dans les sous-sols du métro, l’un d’eux témoigne sur ses réseaux qu’il a failli se « faire bastonner deux fois », dit que « des potes [sont] en GAV ou sont planqués. Bref le C9M 2026 pue la merde ».

Une cinquantaine de militantEs antifascistes font irruption dans le quartier de Montparnasse et défilent derrière des banderoles féministes sur le parcours que devait emprunter le C9M, scandant des slogans rendant hommage au « FTP-MOI, à Manouchian et tous ceux qui ont résisté : de 44 à aujourd’hui, Paris antinazi ! » Une action, à l’évidence préparée ­sérieusement, qui a permis de déborder le dispositif policier et de parachever la déculottée infligée aux nazis. 

Vaincu, le C9M appelle sur ses réseaux ses aficionados encore dans le quartier à se disperser. La fachosphère, persuadée d’une connivence entre la police et les antifascistes, se déchaîne en ligne et les insultes racistes et homophobes à l’égard de la police déferlent.

Pourtant la réalité est toute autre : le petit défilé est stoppé, les manifestantEs sont frappéEs, traînéEs au sol, interpelléEs et cibléEs par des tirs de LBD. Un manifestant est grièvement blessé, touché à la tête par une grenade de désencerclement. Une quarantaine de personnes sont interpelléEs.

Mais les fascistes sont toujours là

Cette multiplicité des initiatives organisées et/ou spontanées a rappelé que Paris est et restera antifasciste, que le mouvement de résistance est bien vivant et plus déterminé que jamais. Malgré les blessures, les verbalisations et interpellations, ce week-end antifasciste est une victoire. Mais cela ne nous fera pas oublier que le danger fasciste est toujours là.

Le C9M s’est finalement rassemblé de nuit, aux flambeaux, à la manière du Ku Klux Klan, dans un parc à des dizaines de kilomètres de Paris. Les antisémites d’Action française ont pu défiler dimanche après leur colloque annuel. Et loin des agitations de la capitale, à Carcassonne, des militantEs de Femen ont été brutaliséEs par la police et placéEs en garde à vue pour avoir perturbé l’hommage à Jeanne d’Arc, organisé aux côtés d’un curé par le maire RN Christophe Barthès, connu pour ses propos misogynes.

À Carpentras, le maire RN de la ville a fait diffuser « Maréchal, nous voilà » lors de la cérémonie de commémoration de la victoire sur le nazisme. À Vierzon, le RN a fait annuler la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Ces résurgences collaborationnistes, fascistes, racistes, colonialistes et réactionnaires sont un avant-goût du projet politique du Rassemblement national.

Les actions antifascistes de ce week-end ont rappelé que l’antifascisme est une urgence et que ce combat se mènera tant qu’il le faudra.

Nico Dix et Alice Pley