La violence extrême de la maltraitance des animaux par l’industrie capitaliste de la viande suscite des protestations plus que légitimes. Des mobilisations de masse sont indispensables pour y mettre fin : il ne s’agit pas d’excès regrettables auxquels il serait possible de remédier avec quelques « chartes du bien-être animal », mais d’une violence inhérente à l’agriculture industrielle productiviste.
Au sein du NPA-A, nous sommes d’accord pour combattre l’industrie de la viande et des produits laitiers — qui fait aussi peser de lourdes menaces sur le climat, la santé humaine et la biodiversité — et, en conséquence, pour défendre une réduction drastique de la consommation carnée.
La consommation mondiale de viande doit être réduite de manière drastique, particulièrement dans les pays et parmi les classes sociales qui consomment trop de viande. L’industrie de la viande et des produits laitiers doit être démantelée et il faut promouvoir une alimentation basée principalement sur la production locale de légumes. Ce faisant, nous mettons fin au traitement abject des animaux dans l’industrie de la viande et la pêche industrielle. (Point 4.8. Souveraineté alimentaire ! Sortir de l’agro-industrie, de la pêche industrielle et de l’industrie de la viande, du Manifeste pour une révolution écosocialiste adopté par la Quatrième internationale1)
Cependant un débat sur les relations entre êtres humains et animaux nous traverse. Certains points de désaccord sont traités dans un autre article de ce numéro sur la question de la « sentience des animaux non-humains », des droits des animaux… ou dans un numéro précédent sur l’élevage paysan, et ne seront pas repris ici.
Nous voulons revenir sur le soin au vivant dans notre projet écosocialiste et sur la rupture que représente le capitalisme dans le traitement de la nature
Sur les relations que les humains entretiennent avec les animaux, le reste du vivant, la nature
À nouveau dans le Manifeste pour une révolution écosocialiste, nous écrivons (point 4.9. « Cohabiter avec le vivant, arrêter le massacre des espèces ») « Le respect du vivant non humain est fondamental pour préserver les conditions de reproduction et d’évolution de l’espèce humaine. Le mode de production doit prendre en compte dès sa conception les relations avec le reste du vivant », complété par le point 4.20 (« Favoriser une révolution culturelle fondée sur le respect attentif du vivant et « l’amour de la Pachamama » ») : « Une rupture radicale avec l’idéologie de la domination de la nature par l’homme est indispensable au développement d’une culture écologique et féministe (écoféministe) du “prendre soin” des humains et de l’environnement. La défense de la biodiversité, en particulier, ne peut se fonder uniquement sur la raison (l’intérêt humain bien compris) : elle requiert tout autant d’empathie, de respect, de prudence et une conception globale que les peuples premiers résument par l’expression “amour de la Pachamama”. Maintenir cette conception globale ou la réacquérir — par les luttes, la création artistique, l’éducation et les alternatives de production/consommation, notamment — est un enjeu idéologique majeur de la lutte écosocialiste. La modernité occidentale a systématisé l’idée que l’être humain est une créature divine dont la mission est de dominer la nature et d’instrumentaliser les animaux, réduits au rang de machines. Cette conception non matérialiste, intimement liée aux dominations coloniales et patriarcales, est aujourd’hui complètement disqualifiée par les connaissances scientifiques. Nous faisons partie de la Terre vivante, la vie humaine serait impossible en l’absence du réseau de la vie sur cette planète. »
Il s’agit de reconnaître non seulement notre profonde dépendance à l’égard de l’ensemble du vivant, mais notre appartenance à la nature. Cette reconnaissance s’oppose à la fable néo-libérale de l’individu entrepreneur de lui-même niant à la fois la dépendance des humain·es à l’égard de la nature et l’interdépendance des humain·es entre elles et eux, en particulier le travail de reproduction sociale assigné majoritairement aux femmes.
Elle rompt aussi avec une conception du vivant comme une machine dont l’humain serait le maître qui pose non seulement la discontinuité radicale entre l’humanité et le reste du vivant, mais aussi la supériorité de la première sur le second. Cette conception est inscrite fortement dans les religions monothéistes, très largement reprise par le capitalisme et aussi, malheureusement, reprise par des pans entiers du mouvement ouvrier. Si le capitalisme y a vu vu une forme de justification de l’exploitation sans limites des ressources, la domination/maltraitance extrême et à grande échelle des animaux actuelle est propre au capitalisme industriel.
Si avec Montaigne : « nous devons la justice aux hommes, et la bienveillance et la douceur aux autres créatures qui peuvent les ressentir », devons-nous, dans le respect dû au vivant, distinguer les animaux, ou certains d’entre eux, et selon quels critères ?
Daniel Bensaïd écrivait en 2003 « Le souci éthique envers les animaux rejoindrait [...] le souci anthropocentrique porté à la dégradation de l’environnement, aux catastrophes alimentaires, ou aux désastres sanitaires. Mettant en évidence leurs communs dénominateurs, l’approche écologique exigerait par conséquent une révision critique de l’anthropocentrisme unilatéral qui a généralement caractérisé le mouvement socialiste »2. Et il poursuivait en se demandant « s’il est indispensable d’aborder la responsabilité envers les animaux d’un point de vue moral (difficile à fonder), et non simplement d’un point de vue écologique. [...] N’est- ce pas jouer un anthropocentrisme (celui du privilège humain de pouvoir penser le monde en termes moraux) contre un autre (celui d’un humanisme égoïste plaçant l’humanité au sommet de la création) ? »
Nous devons assumer empathie, respect, précaution et responsabilité à l’égard de l’ensemble du vivant à la fois comme condition de survie de l’humanité et comme éthique écosocialiste.
La destruction capitaliste du vivant
On ne peut traiter les relations entre les humains et la nature indépendamment de leur organisation, de leur transformation profonde par le capitalisme à ses différents stades.
D’une part, la production capitaliste est dépendante de la nature qui lui sert de réservoir pour ses matières premières (la terre, l’eau, les forêts, les minerais, les plantes et les animaux…) et de décharge pour ses déchets. De l’autre, nier toute valeur propre à la nature, s’affranchir de sa nécessaire préservation, s’approprier ses « dons », permet au capital de maximiser ses profits en baissant à la fois le coût des intrants — matières premières, énergie, transport… — mais aussi celui de la main-d’œuvre en réduisant les prix de l’alimentation. « Plus qu’une relation au travail, le capital est donc aussi une relation à la nature, une relation cannibale, extractive qui consomme toujours plus de richesses biophysiques afin d’amasser toujours plus de valeur tout en niant les « externalités » environnementales ».3
Ce qui est vrai de la nature en général s’applique particulièrement tant à la force de travail humaine, qui est aussi une force naturelle, qu’à la force vitale des animaux. Ce que Daniel Tanuro formule ainsi « la chosification des humains et la chosification des autres espèces renvoient toutes deux au vampirisme du capital : en suçant le travail vivant, le travail mort suce aussi par conséquent la force vitale des vivants non humains qui entrent comme “ressources” dans le procès d’accumulation »4.
C’est aussi ce que nous écrivons d’une autre manière dans le Manifeste : « le capitalisme a besoin de soumettre la paysannerie aux diktats de l’agrobusiness producteur de malbouffe pour comprimer le prix de la force de travail ; et besoin d’éliminer la relation respectueuse que des communautés humaines entretiennent encore en leur sein et avec la nature (dont les animaux), pour y substituer son idéologie individualiste de la domination, qui transforme le collectif en automate et le vivant en choses mortes. »
Concernant l’agriculture et l’élevage, la domination de l’agro-industrie impose une métamorphose radicale en une pure production de marchandises qui s’affranchit de son enracinement naturel et donc de ses régulations, de ses obligations de prendre soin. Il n’y a pas de continuité entre l’agroécologie et l’élevage paysans, d’une part et l’agrobusiness d’autre part, mais une rupture brutale et une incompatibilité. La pression de la concurrence mais aussi les ravages causés par la seconde tendent à faire disparaître les premiers. L’enquête sur la structure des exploitations agricoles5 menée tous les trois ans par le ministère de l’Agriculture dénombre la disparition de 40 000 fermes entre 2020 et 2023. Selon l’association Terre de liens, cette disparition des fermes « va de pair avec une industrialisation toujours plus poussée de celles qui subsistent. Les fermes conventionnelles commercialisant exclusivement en filière longue représentent ainsi 70 % des fermes au niveau national »6.
Marx distingue la subsomption (domination, subordination, appropriation) formelle du travail, tant que le capital soumet le travail tel qu’il préexiste (à l’exemple des fileuses ou tisserand·es à domicile pour les entreprises cotonnières anglaises) et la subsomption réelle quand le capital bouleverse le travail et donne naissance à des processus et organisations de travail radicalement différentes (à l’exemple du taylorisme). Cette dernière étant la forme spécifiquement capitaliste du procès de travail.
On peut, avec Paul Guillibert7 ou Alain Bihr8 appliquer cette théorie à la nature afin de penser les modes spécifiquement capitalistes de sa domination.
Par la subsomption formelle, le capital s’approprie directement les ressources naturelles telles que la nature les met à sa disposition sans en modifier le fonctionnement, en s’adaptant à leurs limites et contraintes. La subsomption réelle cherche à adapter le plus étroitement possible les processus naturels eux-mêmes aux exigences de la valorisation du capital, en forçant sans cesse davantage la nature à se mettre à son service, en la façonnant, la transformant. Transformation qui se traduit par le forçage des processus de maturation des végétaux et des animaux, les modifications génétiques, l’usage des biocides, les « fermes-usines » et abattoirs industriels… un modelage capitaliste du vivant.
Sur l’antispécisme
L’antispécisme ne date pas d’aujourd’hui. La préoccupation pour les animaux était déjà présente au sein des courants anarchistes et révolutionnaires du 19e siècle, chez des militant·es comme Louise Michel ou Élysée Reclus. Mais sa résurgence actuelle doit être comprise dans son contexte. Celui de la destruction, appropriation, transformation capitaliste du vivant avec ses conséquences mortifères et abjects sur les animaux.
Mais aussi celui de la transformation par le capitalisme, de nos subjectivités, de nos expériences physiques et émotionnelles, de la nature.
Le capitalisme productivisme, l’industrialisation de la production et particulièrement de la production agricole, l’urbanisation sous sa forme actuelle de métropolisation, l’envahissement de tous les aspects de nos vies par le capital, ont profondément altéré nos relations au vivant et donc aux animaux.
Selon le rapport de l’ONU World Urbanization Prospects, paru le 18 novembre 2025, 81 % de la population mondiale est urbaine. En France, la part de la population vivant dans une unité urbaine varie de 57 % en Bourgogne-Franche-Comté à plus de 99 % en Île-de-France. Ces chiffres n’épuisent pas la question du rapport aux animaux, mais quand même.
Sur les 200 000 personnes qui travaillent avec des animaux en France, une part croissante concerne les animaux de compagnie9, y compris parmi les vétérinaires, ce qui n’est pas sans poser des problème de déserts vétérinaires.
Les occasions de vivre, travailler, partager l’espace avec les animaux — hors animaux de compagnie — sont rares.
Il nous est de plus en plus difficile de nous vivre comme une espèce parmi les autres, dépendantes des autres, de ressentir cette co-appartenance au vivant, de comprendre que nous dépendons de la vie, de la bonne santé, du bon état des autres vivants. Pourtant, nous avons impérativement besoin, d’« inventer une nouvelle culture du vivant [différente de celles du paléolithique ou des peuples autochtones] nouée à nos relations écologiques d’interdépendance avec nos mondes multispécifiques actuels et à venir ». (Baptiste Morizot, 2025).
L’antispécisme apparaît comme un contournement de cette tâche, avec deux conséquences liées :
1) octroyer aux animaux un mode de protection — des droits, une personnalité juridique — et un mode d’agir — l’implication dans le mouvement d’émancipation — proprement humains ;
2) créer une catégorie, celle des animaux sentients, pour découper, au sein du vivant, ceux qui nous ressemblent le plus.
L’antispécisme ne constitue pas une avancée ou un enrichissement de notre programme écosocialiste, mais un raccourci qui, loin de nous sortir de anthropocentrisme, en crée un nouveau et qui nous éloigne de notre compréhension de l’émancipation comme auto-émancipation des exploité·es et des opprimé·es agissant collectivement, consciemment.
Le débat doit se poursuivre
La priorité commune doit être de construire une alliance internationaliste des forces disponibles, — paysan·nes, peuples autochtones, salarié·es de l’agro-industrie, militant·es de l’écologie populaire et radicale, militant·es pour le climat et la biodiversité, militant·es de la cause animale… — contre l’élevage industriel, l’industrie agroalimentaire et donc le mode de production et de reproduction capitaliste.
Notre boussole écosocialiste est celle de l’auto-émancipation et celle-ci n’est réellement possible et digne de l’humanité que dans la conscience du fait que notre espèce appartient à la nature tout en ayant, du fait de son intelligence spécifique, la responsabilité, désormais incontournable et vitale, de prendre prudemment soin de celle-ci.
- 1. IVe Internationale, Manifeste pour une révolution écosocialiste — Rompre avec la croissance capitaliste. La Brèche, 2024.
- 2. Daniel Besaïd, Un monde à changer. Éd. Textuel, 2003
- 3. Nancy Frazer, Le capitalisme est un cannibalisme. Éd. Agone, 2025.
- 4. Daniel Tanuro, Face au désastre. Pourquoi Bruno Latour a tort et pourquoi il faut le prendre au sérieux. Site ContreTemps.eu, mai 2021.
- 5. Agreste, Enquête sur la structure des exploitations agricoles (ESEA). Site agreste.acriculture.gouv.fr, 24 novembre 2025.
- 6. Terre de Lien, Produire plus, nourrir moins : comment l’agriculture industrielle vide les territoires. Site terredeliens.org, 17 février 2026.
- 7. Paul Guillibert, Exploiter les vivants. Une écologie politique du travail. Éd. Amsterdam, 2023. On y lit « La subsomption formelle de la nature par le capital qui désigne l’enrôlement direct de la productivité des relations non humaines sans modification de leur processus naturel de sa subsomption réelle qui désigne la transformation des processus d’engendrement de la naturalité elle-même ».
- 8. Alain Bihr, L’écocide capitalisme. Éd. Page 2 et Syllepsedistingue appropriation formelle et appropriation réelle de la nature.
- 9. En France, 61 % des ménages possèdent des animaux de compagnie et ce chiffre est en augmentation, en particulier chez les jeunes. L’attachement aux animaux de compagnie est une autre question non traitée ici.