Retour sur les Assises pour l’Université et pour la Recherche du 3 et 4 septembre 2026
20 ans de casse sociale et l’accession possible de l’extrême droite au pouvoir au printemps 2027 semble toutefois avoir eu raison de l’atonie du milieu scientifique français. Dans le courant de l’été, l’organisation d’Assises pour l’Université et pour la Recherche a été annoncée pour le début du mois de septembre. Pour nous, leur lancement réussi représente l’occasion d’agiter notre secteur et d’y développer un travail de masse qui s’appuie sur une analyse renouvelée des contradictions qui le caractérisent.
L’université comme espace de la massification scolaire
L’accès à l’enseignement supérieur a été radicalement ouvert : depuis 1960, le nombre d’étudiant·es à l’université est passé de 215 000 à plus de 1,6 million en 2025 (SIES, 2025) soit une multiplication par 8 dans les universités publiques. 1,4 millions d’étudiant-es supplémentaires sont inscrits dans le supérieur, dans des établissements de différents statuts, à la fois plus élitistes que l’Université (classes prépa et grandes écoles) et plus populaires (STS ou établissements privés à but lucratif). Comme jamais auparavant, des millions d’enfants des classes populaires et de l’immigration, en particuliers de filles, accèdent à l’enseignement supérieur.Pendant 40 ans, cette massification s’est accompagnée de la création de nouvelles universités et par des recrutements de personnels, essentiellement sur des statuts de fonctionnaires. Depuis 15 ans, la massification se poursuit mais sans que les moyens suivent, les conditions de travail et d’étude se sont donc rapidement dégradées. Bien sûr cette dégradation n’est pas homogène, au contraire, et si quelques grandes universités se sont rapprochées des grandes écoles, en termes de financement, d’organisation comme de public étudiant, la majorité des universités, les plus populaires et féminines, atteint les limites du fonctionnement en mode dégradé (réduction de l’offre de formation, fermeture des bâtiments l’hiver pour réduire la facture de chauffage, souffrance au travail conduisant jusqu’au suicide…)
à mesure que le système universitaire s’est développé, tiré par les besoins d’enseignement, il a pris une part essentielle dans la recherche, puisqu’il est conçu comme articulant les deux, le statut dominant dans ces établissements étant celui d’enseignant-chercheur. Les instituts uniquement dédiés à la recherche, comme le CNRS, ont donc été de plus en plus amenés à travailler avec les universités, et sont aujourd’hui menacés de dissolution avec transfert des personnels vers une université (c’est le cas par exemple de l’IFSTTAR, institut de recherche sur les transports, absorbé par l’université Gustave Eiffel de Marne-la-vallée depuis 2020).
La libéralisation de l’enseignement supérieur et de la recherche
La: « mise en marché » , passe par des transformations plus structurelles. Elle découle de l’autonomie budgétaire consécutive à la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007, qui permet de les mettre en concurrence entre elles pour obtenir des financements. Cette concurrence se transmet aux échelles inférieures - aux facultés, aux laboratoires et même aux universitaires individuels, poussés à répondre à des appels à projets, soit l’équivalent d’un appel d’offres sur un marché public). Ainsi, on réduit progressivement la part du financement récurrent, au profit des financements concurrentiels, qui miment le marché. Le passage des universités aux: « responsabilités et compétences élargies en matière budgétaire » (RCE), s’est accompagné d’un doublement des capacités d’autofinancement, qui s’apparentent à une sorte de bénéfice ou de surproduit de l’activité universitaire, disponible pour être réinvesti.
Chaque établissement est ainsi amené à chercher des ressources propres pour se développer, d’autant qu’il faut faire face à l’augmentation du nombre d’étudiant⋅e⋅s. C’est que les subventions de l’Etat n’ont pas suivi la démographie étudiante : en euros constants, le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche est passé de 12,4 milliards en 2008 à 13,4 milliards en 2018, alors que les effectifs étudiants passaient de 2,2 millions à près de 2,7 millions. On obtient donc sur la période une chute du financement par étudiant de pratiquement 10%. Et 10% de plus depuis 2018. La situation s’est encore aggravée en 2024, quand le gouvernement a imposé aux universités de prendre à leur charge des hausses de coûts qu’il avait lui-même décidées et mis en déficit les deux tiers des universités. Pour la première fois, la subvention de l’Etat ne suffit même plus à payer les salaires.
On le comprend, l’autonomie budgétaire est très fictive. Le gouvernement contrôle toujours les budgets des établissements, mais sans en assumer la responsabilité, qu’il peut rejeter sur les établissements. La montée en puissance des financements concurrentiels, sur appels à projets, et en particulier les Programmes Investissements d’Avenir (PIA) dotés de 57 milliards d’euros, se concentrent sur un nombre très restreint d’établissements. Une dizaine d’établissements a bénéficié des plus importants financements, les Initiatives d’excellence (Idex), approchant le milliard d’euros pour les plus gros (Saclay, Sorbonne université). La concurrence n’est donc ni libre ni non-faussée, au contraire, elle vise explicitement à renforcer des champions nationaux.
Deuxièmement, la marchandisation passe par l’augmentation des frais d’inscription, y compris dans les établissements publics, parfois jusqu’à plusieurs milliers d’euros. Cette augmentation repose sur la stratégie des petits pas, préconisée par Philippe Aghion et Elie Cohen en 2004. Ils recommandaient alors d’éviter toute augmentation générale des frais, par peur d’un large mouvement étudiant au profit de hausses partielles et progressives.
C’est à Sciences Po Paris qu’est revenu de faire le premier pas dès 2004, avec l’introduction de tout un système de frais d’inscription progressifs, c’est-à-dire dépendant du revenu des parents Les autres Instituts d’études politiques (IEP) ont suivi, de même que des grandes écoles d’ingénieurs.L’Université Paris 9-Dauphine a été la première université à augmenter ses frais, grâce à son statut dérogatoire de grand établissement.
L’échelle locale est d’autant plus pertinente, pour avancer l’agenda de marchandisation, que la hausse des frais d’inscription peut se faire bien plus intensément dans certains établissements, ceux qui recrutent dans les populations les plus aisées. C’est ainsi qu’on retrouve principalement des grandes écoles dans les établissements ayant pris de l’avance : les Instituts d’Etudes Politiques, les écoles d’ingénieurs publiques, ou encore l’université Paris-Dauphine, mais aussi des formations élitistes au sein d’universités.À l’inverse, pour les établissements qui prennent réellement en charge l’accès des classes populaires à l’enseignement supérieur, les frais d’inscription ne peuvent rien apporter de significatif puisque les familles n’ont pas les moyens de payer. A moins de passer à l’étape suivante : l’endettement étudiant. C’est alors le remboursement du prêt étudiant qui est modulable. Dans les pays qui ont totalement marchandisé l’enseignement supérieur (Chili, Australie, Angleterre, Etats-Unis, Singapour…), la dette étudiante est colossale, uniquement dépassée par les prêts immobiliers.(1)
II. Après un cycle de défaites, les Assises comme ultimes tentatives de résistance ?
Du succès de SLR !
Si dès 2004 on observe les premières traces de ces: « petits pas » préconisés par Philippe Aghion, c’est aussi l’année du dernier mouvement d'ampleur dans la recherche. Face à des coupes budgétaires toujours plus importantes et alors que le gouvernement Raffarin annonce faire de la recherche une priorité gouvernementale, la colère monte. Notamment porté à ses débuts par des directeurs de laboratoire issus de la biologie, le mouvement: « Sauvons la recherche ! » (SLR!) prend de l'ampleur et gagne en popularité. Complètement indépendant des syndicats, il s’étend à toutes les disciplines scientifiques et de la recherche publique au privé. L’argument central qui permet de faire tenir une mobilisation large est que le dé-financement de la recherche nuirait sur le long terme à l’économie française.
Constatant l’impossibilité de bloquer l’économie par une grève comme d’autres secteurs, le collectif choisit des modes d’actions alliant spectaculaire et symbolisme, profitant aussi d’une sympathie dans les médias. Ainsi, dès le début du mouvement, une démission collective des responsabilités des directeurs de laboratoire est imaginée pour faire pression (plus de 2000 démissions soit plus de la moitié des mandats de l’époque). Globalement, si la manifestation de rue fait partie du répertoire d’action, elle est très articulée à l'élaboration de propositions concrètes et programmatiques (3% du PIB consacrée à la recherche est par exemple la revendication centrale) ; elle même articulée à un travail d’alliance importante entre acteurs à la frontière des sphères politiques et scientifiques. Ces volontés d’élaboration, qui tient alors sur une mobilisation large de la profession, trouvent d’ailleurs leur paroxysme dans l’organisation d’Etats Généraux de la recherche en 2004, à partir de Comités locaux d’organisation des Etats Généraux de la recherche (CloEG) répartis sur tout le territoire, dans les universités et sur tous les campus.
Des suites de cette vaste mobilisation des fonds sont débloqués et des postes de chercheurs restaurés par le gouvernement Raffarin. SLR! subsiste et continue d’organiser des États Généraux avec en ligne de mire la volonté de peser sur les présidentielles de 2007. Toutefois, les 20 ans qui se sont écoulés obligent à la nuance. Si des fonds ont été débloqués à un instant T face à une mobilisation d'ampleur inédite, ceux-ci n’ont pas été pérennes. La mise en place de l’Agence Nationale de Recherche (ANR) en 2005, aujourd’hui largement critiquée pour la mise en concurrence des laboratoires qu’elle engendre et la précarité des emplois qu’elle induit, a été présentée comme une conséquence directe de ce mouvement. Par ailleurs, la marginalisation des organisations syndicales à l'issue du mouvement et dans lequel s’est engouffré le gouvernement à l’époque, n’est pas sans conséquence. Les défaites se sont depuis accumulées (diminution progressive des budgets, mise en place des HCERES etc).(2)
… aux difficultés à mobiliser
Malgré le succès de la mobilisation SLR!, celle-ci n’a pas permis de constituer un rapport de force durable dans le secteur de la recherche. Depuis 2005, le secteur s’est largement précarisé sans qu’il semble possible d’infléchir la situation. Les statuts semblent toujours plus nombreux dans l’ESR et les postes de titulaires toujours plus rares.
L’activité syndicale semble ainsi réduite à la lutte pour le maintien de ses organisations et ses pratiques routinisées à souhait (pour Paris, les sempiternels rassemblements à 12h30 devant le ministère). La distance entre d’une part des syndicalistes titulaires de leur poste depuis parfois des décennies, investi-es dans des dynamiques locales de long terme et dans des instances nationales, et d’autre part des personnels précaires qui changent d’employeurs, voire de villes, chaque année limite fortement l’unité du secteur. Et même si l’on peut tout de même noter les progrès significatifs de la CGT chez les personnels BIATSS (bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, sociaux et de santé), ceux-ci ne conduisent malheureusement pas à une réflexion stratégique de fond. Ni même à une réflexion générale sur l’université et la science qui permettent de rallier plus largement les enseignant·e·s-chercheur·e·s : quelle université voulons-nous ? Pour quelle science devrions nous nous battre ? En outre, la quasi-disparition du mouvement étudiant entérine la situation.
Par ailleurs, la faiblesse de notre activité syndicale et la relative dépolitisation entourant les questions de la science et de l’université amène à la constitution de nombreux collectifs de chercheu-ses autonomes et indépendants.Si ces espaces sont éminemment intéressants quant aux réflexions qu’ils prennent en charge (par exemple le collectif Atecopol [ATelier d’ECOlogie POLitique] qui élabore autour de l’écologisation de la recherche mais aussi récemment autours de l’extrême droite), on ne peut que regretter les distances prises avec les organisations syndicales et par conséquent la faiblesse de ce type de réflexion dans nos syndicats.
Des Assises pour repolitiser l’université et la recherche ?
« L’heure est au sursaut : nous faisons face à une ultime fenêtre d’opportunité pour peser de tout notre poids sur le débat public. Face à un horizon politique proche hautement incertain, notre communauté doit se fédérer le plus vite possible, au risque d’être totalement et définitivement dépossédée des derniers leviers qui lui restent (...)L’ambition est d’abord de dessiner ensemble un avenir souhaitable à un horizon de dix à vingt ans. Il s’agira ensuite de tracer, à rebours, la trajectoire stratégique permettant de relier cet horizon idéal à notre présent » .
Derrière l’organisation des Assises pour l’Université et la Recherche, on retrouve le collectif RogueESR. Fondé en 2020, ce collectif de chercheurs, totalement indépendant des organisations syndicales, propose d’allier réflexion de fond et agitation via des actions coup de poing ou symboliques. Le collectif - qui allie un positionnement de gauche radicale à un côté: « provoc » - s’est dernièrement montré particulièrement actif pour dénoncer les liens entre armement et recherche française, ou encore pour élaborer autour des attaques contre les: « wokes » [qui gangrèneraient l’université] et les libertés académiques. Ces dernières années, ont a retrouvé le collectif dans de nombreuses initiatives autours de l’extrême droite ou encore dans les organisateurs du mouvement StandUp4Science en France.
Conformément à ce positionnement radicalement indépendant, les organisations syndicales sont absentes de l’organisation de l'événement. A leur place, on retrouve une tribune signée par plus de 5600 universitaires qui s’inquiète de: « la mise au pas idéologique et de l’asphyxie budgétaire » et pas moins de de 32 sociétés savantes participantes ; en plus du soutien de structures contre l’extrême droite et/ou pour les libertés académiques comme ALIA ou le Caalap.
Se servir des Assises comme point d’appui pour aller vers le mouvement social
Un événement réussi qui n’est pas s’en rappeler sans rappeler SLR!
Les 3 et 4 septembre 2026 se sont donc tenues ces Assises sur le Campus des Cordeliers dans le quartier latin. Sur place, les organisateurs ont annoncé 500 personnes sur deux jours et autant en ligne. L’évènement aurait donc réuni 1000 chercheurs sur deux jours. Au programme, 10 sessions thématiques allant des défis: « climatiques, démocratiques, économiques, environnementaux » , à l’emploi et la précarité, en passant par l’IAg et les libertés académiques. Les orateurs, issus de toutes les disciplines, présentaient autant de propositions concrètes que de retours d'expériences.
L’affluence à cet évènement oblige à parler de succès. Alors que les traditionnels rassemblements syndicaux du mardi sont désertés, les Assises n’ont ni désempli ni souffert d’un manque de propositions. Ici la formule pour rassembler rappelle forcément: « Sauvons la recherche ! » , dont la référence était d’ailleurs présente dans les discussions et présentations. L’indépendance syndicale forte est combinée à la présence d’acteurs institutionnels qu’il s’agit, pour les organisateurs, de gagner, de manière à avoir des alliés à la frontière des sphères scientifiques et politiques. Lors de l'événement l’objectif est clairement annoncé par Bruno Andreotti (physicien et l’un des organisateurs) : il s’agit de peser sur les présidentielles. Le slogan romantique des Assises (qui n’est pas sans rappeler la prose de RogueESR) condense cette volonté :: « Ce dont nous rêvons. Ce que nous voulons » .
Des contradictions évidentes mais un évènement à l’image du secteur de la recherche
Évidemment, un cadre aussi large, avec des interventions distribuées à des personnalités d’horizons politiques divers, expose à des contradictions nettes, tant sur la forme que sur le fond. Pour nous, le diagnostic de ces contradictions est essentiel pour situer notre intervention à partir du niveau de conscience de notre milieu.
Les premières, particulièrement visibles, consistaient dans le décalage entre certaines préoccupations et la composition effective des Assises. Typiquement, si les préoccupations à propos de l’enseignement et des étudiants, ou encore de la précarité, étaient réelles, elles contrastaient avec l’absence quasi-totale d’étudiants et de précaires. Les organisations étudiantes n’avaient pas été conviées à l’évènement. Etant entendu que le corporatisme ne constitue pas seulement un groupement sectoriel, mais s’appuie sur des dispositifs d’autorisation, le corporatisme malheureux des comités d’organisation et scientifiques semblent avoir eu raison de la présence en nombre de précaires (doctorant-es, ATER, post-docs, agents vacataires…), malgré le soutien du Collectif des précaires de l’ESR à l’évènement. De la même manière, si l’horizon d’une université pleinement démoratique était esquissée, l’absence quasi-totale de personnels BIATSS, essentiels à son fonctionnement, à l’évènement ne peut qu’être regrettée.
Cela étant, ces: « contradictions » ne sont pas seulement des insuffisances des assises, des contradictions objectives qui se heurteraient à des volontés et à un développement inégal des pratiques et des objectifs des travailleurEs en cours d’organisation. L’auto-organisation produit par elle-même un certain nombre de propositions, qui correspondent à différentes dynamiques identifiées par les présents et ont pu faire l’objet d’échanges, et de contradictoire durant les assises elles-mêmes.
La contradiction entre la: « science ouverte » et sa mondialisation libérale, par opposition avec une recherche d’écologisation de la recherche
La contradiction entre la mise en évidence d’une scientificité objective, voire computable (d’où la place des IA) et le rôle de l’autorité scientifique
La contradiction entre la relégation de nombreuses tâches d’enseignement à un précariat et l’intérêt pédagogique des enseignantEs-chercheurEs pour la diffusion de leur recherche
La contradiction entre l’insistance sur les dimensions enseignantes de l’ESR et son caractère fondamental et ses ambitions émancipatrices visant l’acquisition d’un statut de chercheur
La contradiction entre la collégialité de la recherche, établie par les pairs, et sa gouvernabilité par l’Etat et la gestion néo-libérale de l’économie des savoirs
La contradiction entre les controverses épistémologiques au sein d’une science et des catégories disciplinaires unifiées qui les invisibilise
La contradiction entre l’hégémonie des sciences: « dures » et appliquées aux programmes néo-libéraux et la recherche d’une plus grande interdisciplinarité, intégrant notamment les SHS
La contradiction entre l’autonomie de l’académie et le: « contrat social » démocratique qui fait de l’université une actrice locale et une intervenante légitime dans l’espace public
Ces huit contradictions directrices, ont leur réponse dialectique et dialoguée dans les propositions des assises elles-mêmes. Il serait fastidieux et difficile de reprendre chacune de ces propositions, et il est difficile d’en faire un bilan clair tant les points d’énonciations sont variés.
Il n’empêche que ce conflit illustre également les lignes de fracture et les potentiels interstices que notre propre ligne pourrait investir : si l’on reste sur cet exemple, le congrès de Locarno de l’UNESCO ou les théorisations d’Edgar Morin qui sont explicitement anti-marxistes ne constituent pas un appui stable pour nous, mais elles permettent de relever certaines brèches : la nécessité de s’ouvrir à des épistémologies non-européennes par exemple semble ne pas faire dissensus, mais son intégration est complexe et se heurte à des contradictions, que l’unification par la référence aux lumières coloniales ne peut résoudre. Là, se trouve, entre autres, un des espaces stratégiques à investir.
De la conscience corporative à la conscience de classe : construire les luttes dans l’ESR
Traditionnellement, le syndicalisme apparaît comme le cadre de masse premier, qui organise les travailleurEs à partir de la prise de conscience de leur intérêt face à l’exploitation. Ainsi n’est-il pas rare de penser le travail de masse depuis les points de contact avec les masses, qu’il s’agirait de commencer à organiser. On l’a dit, contrairement à un discours convenu sur l’élitisme de l’université, celle-ci constitue un espace où les masses se réunissent, et se politisent.
Les assises s’adressaient avant tout aux 55 000 enseignants chercheurs titulaires des universités et 11 000 chercheurs du CNRS. Leur salaire moyen, autour de 5000€ brut par mois, est similaire à celui des professeurs agrégés du secondaire (soit 1000 € de plus que les autres enseignants du secondaire et 1500€ de plus que celles des écoles) et inférieur à celui des cadres du privé. On peut ajouter 13 000 enseignant-es fonctionnaires du supérieur. Les précaires de l’ESR sont environ 10 000 doctorant-es contractuel-les et autant d’enseignant-es et/ou chercheu-ses contractuel-les, auxquelles il faut ajouter une partie des 170 000 vacataires qui sont (très mal) payé-es à l’heure de cours et quelques milliers de doctorant-es non rémunéré-es. Les universités emploient également 86 000 personnels non enseignants, (BIATSS ingénieurs, techniciens ou personnels administratifs), avec un taux de contractuels encore supérieur, autour d’un tiers. Le secteur emploie donc près de 300 000 personnes, et dans beaucoup d’agglomérations, l’Université est l’un des principaux employeurs. La part des précaires, tous métiers confondus, payé-es entre 1 et 2 fois le Smic sur des contrats majoritairement d’un an, difficilement renouvelables plus de 2 fois, tourne autour de 30%. Il s’agit donc bien d’une masse de travailleurs et travailleuses aux intérêts de classe tout à fait objectifs.
La précarisation des conditions de travail à l’université n’en font plus un espace « privilégié » pour la bourgeoisie, quoique la compétitivité des positions fixes et la transmission des capitaux culturels en fasse toujours un lieu de prédilection pour une bourgeoisie culturelle en déclin.
Plus subjectivement, l’organisation du travail est très distincte suivant les métiers et statuts. Si les BIATSS et chercheurs contractuels sont directement subordonnés à un chef de service ou un directeur de laboratoire, le statut des enseignants-chercheurs a des caractéristiques de fonctionnaire (un traitement établi par une grille indiciaire) et de professions libérales ou de corporation : le recrutement et l’avancement de carrière se font encore presque exclusivement entre pairs, c’est-à-dire par d’autres enseignants chercheurs, élus par la profession. Le rôle des chefs d’établissement, du recteur d’académie ou du ministère est très réduit, et l’essentiel de la gestion des carrières reste collégial, dans une forme d’entre-soi démocratique déformé en faveur des collègues les plus avancés dans la carrière.
On l’a dit, l’enseignement supérieur accueille par ailleurs 3 millions d’étudiant-es, dont 1,6 millions dans les universités, dont la moitié travaille pendant l’année universitaire. Si les enfants de cadre restent sur-représentés dans le supérieur, ils ne sont que 36% des étudiants à l’Université, alors que 39% sont issus des classes populaires.
Il y a donc bien lieu d’envisager un: « travail de masse » dans l’université, mais il faut le penser autrement. Sans assumer complètement le référentiel gramscien, il n’est pas inutile de mettre en évidence la continuité entre ce qu’il a nommé la« conscience économico-corporative » et la conscience de classe. Dans les Cahiers de Prison, Gramsci décrit plusieurs étapes de formation de la conscience de classe - dont il distingue trois stades - un stade socio-économique, un stade: « politique » qui correspond ensuite à une solidarité politique entre les différents groupes économiques visant la progression de ses conditions matérielles, et un stade militaire visant cette fois la conquête de l’appareil d’Etat et le renversement des rapports de production afférents.(2) Si l’on s’appuie sur ses travaux, le: « corporatisme » n’est pas à opposer simplement à une conscience de classe - qui advient selon Gramsci au deuxième stade, c’est-à-dire avec la maturation de la conscience économico-corporative vers l’agrégation d’autres catégories professionnelles. C’est de fait ce que l’insistance sur la continuité entre les conditions matérielle des BIATSS, des Enseignants-ChercheurEs et des précaires de l’ESR vise à établir, généralement sur une base syndicale. - quoique les deux espaces puissent exister avec une forme de concurrence ou d’empiètement.
Si on applique ce schéma, les Assises se situent entre le mouvement économico-corporatif et le stade« politique » : elles sont intermédiaires puisque d’une part le mouvement est bien organisé sur une base professionnelle restreinte mais d’autre part, elles entendent bien s’adresser directement à l’Etat à travers leur livre blanc.
De fait, une manifestation comme les assises met en évidence la recherche d’appropriation des moyens de production (intellectuelle) par les travailleurEs de l’université. En ce sens, l’université se trouve« en avance » sur une tendance globalement délégataire et d’accompagnement vers lequel tend aujourd’hui un syndicalisme de services. Dans le même temps, le débouché principal envisagé est un: « livre blanc » , qui envisage donc la suggestion au Prince comme le meilleur moyen de l’infléchir, par opposition à la prise de la rue - une proposition qui semble irréelle après le bilan d’échec de 2004.
Nos tâches : aller au delà des contradictions et vers le mouvement social
Qu’on se le dise, la recherche n’est malheureusement pas constituée d’une vaste avant-garde marxiste, ni même de syndicalistes. Les références hasardeuses aux Lumières pour tenter de faire profession et le rapport ambivalent à la grève et au mouvement social sont représentatifs de là ou les chercheurs sont en réalité. De fait, ils ne sont pas si éloignés d’une social-démocratie qui soutient le mot d’ordre d’une révolution citoyenne (et nationale ?).
A la manière de n’importe quelle autre intervention, il s’agit donc pour nous d’y intervenir en nous investissant pleinement dans l’initiative. Qui s'attendrait à une assemblée générale de début de mouvement social qui ne soit pas remplie de contradictions, hasardeuse, et éprouvante ? C’est ainsi qu’il faut prendre ces Assises afin d’y mener un: « travail de masse » .
Pour les prochains mois, il s’agit d’organiser des Assises locales dans les universités et sur les campus, afin de pouvoir rédiger en novembre un livre blanc. L’organisation de ces échéances locales doit être saisie de notre côté pour rallier des collègues qui peuvent être plus rétifs à se mobiliser syndicalement. Nous devons nous saisir de ces échéances également pour pouvoir amener à une élaboration de propositions. Néanmoins, il ne s’agit certainement pas pour nous d’être acritique. Notre rôle doit justement être d’aller activement au-delà des contradictions que nous avons pointées et vers un mouvement qui ne se cantonne pas aux débats et calendriers parlementaires. La diversité des positions exprimées nous donne toute lattitude pour tenter de notre côté également de faire porter notre voix et nos revendications, selon quatre objectifs complémentaires :
1) La mise en évidence de revendications transitoires
Lors des discussions, le référentiel marxiste est souvent convoqué. Par exemple, face à l’: « insécurité étudiante » , formule qui permet de mettre en évidence les dimensions vécues de la précarité organisée des jeunes, , il a été possible de suggérer le financement d’ allocation d’autonomie étudiante, distribuée par la branche famille de la Sécu et financée uniquement par cotisations patronales. Cette proposition, poussée depuis 2017 dans plusieurs types d’espaces, permet de proposer une réponse concrète à un constat naturalisé de la: « pauvreté » ou de la précarité étudiante, en s’appuyant sur des institutions et la répartition des revenus existantes. De telles propositions participent à rendre crédible une stratégie de rupture avec la pression néo-libérale qui s’exerce sur l’université de manière continue depuis vingt ans.(5)
L’espace était par ailleurs largement ouvert à des interventions centrées sur la transphobie du milieu de la recherche, ou encore sur une structuration de l’extrême droite autour de l’islamophobie et à laquelle l’université n’est pas imperméable. Mettre la pression tout en ayant des relais constitue un point d’appui utile pour construire la pénétration de nos mots d’ordre vers plus large que nous. De leur côté, les organisateurs n’y étaient pas hostiles et appellent à marcher sur ses deux jambes : combiner activité de lobbying institutionnel et: « mouvementisme » .
2) La mise en évidence d’une logique de rupture
Il est crucial ici d’investir simultanément des revendications transitoires permettant de gagner des masses non-marxistes à la construction d’une conscience politique qui ne reproduise pas les ornières d’une institution globalement fascisante. Par exemple, la recherche d’un signifiant permettant de: « faire profession » à travers la référence aux Lumières constitue indubitablement la marque d’une socialisation institutionnelle républicaine, et il s’agit de mettre en évidence son caractère au moment où la fascisation met en évidence non seulement la perméabilité de la République à la réaction, mais également les dangers qu’implique l’appareil d’Etat. En somme, là où les contradictions sont mûres, ou là où il est nécessaire pour défendre notre classe de ne pas faire de compromis, il importe de pousser le: « transitoire » vers des revendications: « maximales » , qui, dans la période, sont en même temps des revendications d’auto-défense.
Concrètement, la mise en évidence du montage d’une allocation d’autonomie étudiante à partir du dispositif de la Sécurité Sociale permet de populariser son origine ouvrière et d’ainsi participer à la renouveler en décrédibilisant son accaparement par l’Etat. La revendication transitoire fait progresser l’objectif maximal, qui est ici second. C’est bien la logique du programme de: « transition » , mais des revendications maximales peuvent passer au premier plan par-delà des propositions plus mesurées, car elles doivent endiguer une pente à droite et organiser un rebond. La pénétration de la défense de la laïcité, poison de l’école publique, ne doit pas entrer à l’université et doit être combattue directement - en profitant des spécificités de l’université - que constituent sa position privilégiée sur le plan de la pénétration des recherches récentes en SHS et le contraste avec les dispositifs racistes mis en place depuis 2004 concernant notamment la visibilité musulmane. En conséquence, s, il n’y a pas lieu de tenter d’y soutenir un mot d’ordre de« laïcité ouverte » , voire de: « laïcité dévoyée » mais bien d’affirmer en positif un modèle différent, arrimé aux besoins immédiats de notre classe.
3) L’élargissement de la solidarité politique inter-catégorielle dans l’université
En ce sens, forcer une place pour les organisations étudiantes et insister sur le rôle des personnels BIATSS est une priorité. De même, il s’agit de remettre au centre du débat la question de la précarité et des agent-es vacataires. Il importe de le faire sans résorber les acquis de la démarche corporatiste, qui ont pour avantage de poser la ré-appropriation du travail en tant que tel, au-delà de ses seules conditions matérielles. Si les mouvements déstructurés et spontanés peuvent créer les conditions d’une mobilisation, le maintien d’un rapport de force sur le long terme dans les établissements dépend de la capacité à s’organiser syndicalement. En face, il s’agit tout autant pour nous de convaincre nos syndicats locaux et nos organisations nationales de s’investir, sans sectarisme, dans ce qui sera peut être le seul mouvement dans l’ESR avant les présidentielles.
4) L’élargissement de la solidarité inter-catégorielle au-delà de l’université
Par ailleurs, et bien que l’Université tendent toujours à provoquer des débats quant à la valeur politique d’une intervention qui ne serait pas destinées aux prolétaires mais à de futurs: « cadres » il faut noter que l'investissement du patronat dans le champ scientifique est important et a des conséquence réelles - tant dans le financement de programmes scientifiques et industriels, que per se par une scientificité adossée aux normes du capital : valeurs d’expositions limites à des substances cancérogènes au travail ; climato-scepticisme etc. Du reste, si les savoirs n’appartiennent pas qu’à la bourgeoisie, il va de soi pour nous aussi d’investir la science et de promouvoir ainsi une Université révolutionnaire.
Nous proposons ici une version raccourcie de l’article récent publiée par Hugo Harari-Kermadec,« Nouvelle accélération de la marchandisation
de l’enseignement
supérieur français » dans la revue Carnets rouges
Pour reconstituer le bilan de cette intervention, on s’est appuyées sur deux synthèses de politistes récentes, par ailleurs citées lors des assises. GOZLAN, Clémentine,« Une mobilisation réformatrice ? Sauvons la recherche et la genèse des réformes de politique scientifique en France ». Politix, 2021/3 n° 135, p.73-106 ; et NOÛS, Camille, 2020.« Engagement et distanciation à Sauvons la recherche (SLR) Une sociologue des mouvements sociaux dans l’action ». Genèses, 2020/2 n° 119, p.175-190.. Camille Noûs est un auteur symbolique, constitué à des fins militantes par le collectif RogueESR
On s’appuie ici sur la synthèse proposée par Y. Douet, L’hégémonie et la révolution, Gramsci penseur politique, éd. Amsterdam, 2023. La référence à Gramsci, qui suppose l’agrégation de groupes sociaux comme moyen de construire la conscience de classe est opposée à la construction de la conscience de classe telle qu’elle est conceptualisée Dans Histoire et conscience de classe. Il conviendrait donc de clarifier cette contradiction sans retirer aux travaux de Gramsci la qualité de ses médiations.
Pour une brève restitution de cette alternative, telle qu’elle a été popularisée dès 2017, voir« Un financement par répartition pour un service public de l’enseignement supérieur », Hugo Harari-Kermadec et le collectif Acide, Carnets Rouges, 2017