Publié le Jeudi 22 octobre 2020 à 14h07.

Lutte des femmes : de la question des violences à l’émergence d’une nouvelle coordination ?

Le renouveau du mouvement féministe, à l’échelle mondiale, pose aujourd’hui la question de sa structuration et de ses rapports au mouvement ouvrier traditionnel.

Les mouvements de femmes se sont généralement construits en marge voire en opposition au mouvement ouvrier traditionnel et ses structures. C’est vrai pour les luttes sur les salaires au XIXe/XXe siècles ou sur l’avortement et la contraception dans les années 70. Il a donc bien fallu que ces mouvements fassent émerger leurs propres structures d’auto-organisation en dehors des cadres existants. C’est évidemment à la fois une difficulté au démarrage, mais une grande force pour la compréhension de l’oppression patriarcale et l’appropriation de nos revendications. Le MLF (Mouvement de libération des femmes) ou le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) ont construit les mobilisations des années 70 ; la CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception), le CNDF (Collectif national pour les droits des femmes) ou la Marche mondiale des femmes, celles de la fin des années 90. Ces structures ont correspondu à l’émergence de nouvelles luttes, de nouvelles revendications dans un contexte social donné.

Avec le renouveau du mouvement féministe ces dernières années, la question de sa structuration à l’échelle nationale et internationale est de nouveau à l’ordre du jour.

Reconstruction d’un mouvement autonome autour de la question des violences

Dans les années 70, c’est le viol qui est au centre d’une bataille acharnée contre les violences sexistes. La loi sera enfin modifiée en 1980 et celui-ci devient un crime puni de 15 ans de réclusion. Mais dans les trois décennies qui suivent, la lutte contre les violences reste très faible malgré le travail d’élaboration d’une loi-cadre dans le cadre du CNDF notamment. C’est seulement depuis 4-5 ans qu’elle est revenue brutalement sur le devant de la scène, balayant les actions tranquilles et institutionnelles des années précédentes. Il ne s’agit plus de réclamer une loi cadre, il s’agit de mettre fin aux agissements des hommes violents, en faisant changer la peur de camp, pour construire le contrôle social contre ceux qui exercent les violences ; il ne s’agit plus de manifester « tranquillement » mais de recouvrir les murs de collages qu’on ne peut ignorer ; etc. De fait, le rapport aux institutions (police, justice, école, famille, État central) s’est nettement clarifié par rapport à la fin des années quatre-vingt-dix avec un contexte qui a changé et des expériences (re)faites par le mouvement social dans son ensemble (violences de la répression de l’État, intégration des organisations de masses liées à la social-démocratie, mais aussi expériences des ZAD…).

Cette contestation des institutions est aussi très spécifique aux luttes féministes. En effet, nous sommes arrivées à un point où la prise de conscience du caractère inacceptable des violences sexiste est telle que le compromis est devenu impossible. La dynamique de la mobilisation bouleverse la vie des femmes qui y prennent part. Leur caractère subversif, au sens de remise en cause complète de l’ordre établi, met en danger les structures fondamentales de la société capitaliste et patriarcale au premier rang desquelles la famille : remise en cause du couple hétéronormé, refus d’avoir des enfants… Il ne s’agit plus de réclamer l’égalité en droit (déjà inscrite en France pour l’essentiel) mais bien d’aspirer à l’égalité réelle dans tous les domaines de la vie. Ce mouvement touche essentiellement une frange de femmes relativement jeunes voire très jeunes. Les générations antérieures, déjà installées dans des modes de vie standards y sont globalement moins perméables, en tout cas moins de manière totale et absolue.

Ce qui caractérise également ce renouveau des mobilisations féministes, c’est sa dynamique internationale, partie notamment d’Amérique latine. Les convergences de temps et de revendications sont remarquables tout autant que la solidarité qui s’exprime d’un pays à l’autre.

L’apparition des « nouveaux modes » de mobilisation pose de nombreuses questions : la facilité de circulation de l’information participe à la prise de conscience, à la constitution d’un collectif. Mais cela reste éphémère et volatil puisqu’il ne s’incarne dans aucune structure stable. C’est la force et la faiblesse des réseaux sociaux, comme on l’a vu avec #MeToo ou #BalanceTonPorc. Les militantEs des organisations traditionnelles, NPA compris, peinent à occuper ces espaces et à contribuer à les transformer.

Enfin, ces mobilisations se placent dans un cadre très inclusif : femmes racisées, LGBTI+, personnes prostituées ou se désignant comme travailleuses/eurs du sexe… C’est une force puisque cela permet de combattre les dynamiques explosives et centrifuges que nous avions connues dans les années 2000-2010 sur les questions du voile et de la prostitution. Elle permet également la convergence avec les luttes antiracistes ou de femmes travaillant dans des secteurs très précarisés comme l’hôtellerie et le nettoyage. Cette inclusivité s’est nourrie d’apports théoriques récents sur l’intersectionnalité ou les questions queer entre autres. En contrepartie, il y a un risque d’affaiblissement partiel sur les questions spécifiques liées à la surexploitation des femmes dans l’économie mondiale, et cela d’autant plus que le mouvement ouvrier traditionnel est lui-même affaibli.

Nouvelle dynamique, nouvelles formes d’organisation

Jusqu’à quelques années en arrière, le CNDF et la CADAC étaient encore les lieux de rassemblement des organisations traditionnelles pour y préparer les initiatives nationales. Mais la faiblesse de l’irrigation au-delà de Paris, l’absence de dynamique des luttes au début des années 2000, et surtout la paralysie liée aux débats sur le voile ou la prostitution, ont progressivement vidé ces cadres issus des mobilisations des années quatre-vingt-dix. Leur essoufflement est également en phase avec des avancées partielles obtenues dans le champ institutionnel sur les questions qu’elles avaient porté : avortement/contraception, parité… Les tentatives de renouvellement menées avec OLF, les EffrontéEs ou plus récemment Nous toutes se sont placées dans la continuité idéologique des précédentes, ce qui est probablement un des éléments expliquant qu’ils n’aient pas réussi à capter la nouvelle génération féministe. En parallèle, les questions liées aux droits des femmes se sont largement institutionnalisées voire ont été récupérées à diverses fins notamment islamophobes.

Dans ce champ globalement laissé libre et dans un contexte d’émergence d’une nouvelle vague, des groupes locaux se sont maintenus et transformés, de nouveaux ont émergé avec des modalités et des pratiques en rupture avec les cadres précédents. Les organisations traditionnelles y sont marginales, le gros des bataillons est constitué de (jeunes) femmes dont c’est souvent la première expérience politique. Les groupes fonctionnent de manière très horizontale sous forme d’assemblées générales, de groupes de travail virtuels, ils sont mouvants… Le rapport aux organisations traditionnelles oscille entre méfiance et indifférence et cela est réciproque ! Cela dit les moyens organisationnels mis à disposition par les syndicats ou les organisations politiques restent incontournables pour les échéances centrales : tracts, voitures sono, dépôt de parcours, appels à la grève… En tout cas il est clair que le rapport de la nouvelle génération militante aux organisations n’est pas celui des années quatre-vingt-dix et le rôle des inter-orgas dans la construction des mobilisations de masse est moins déterminant que par le passé.

Mais en parallèle, les liens avec les autres thématiques se sont plutôt renforcés : avec l’antiracisme autour des mamans voilées accompagnant les sorties scolaires, avec l’antifascisme contre « la manif pour tous » autour du mariage pour tous et de la PMA, avec les femmes Gilets jaunes… le mouvement féministe en France apparaît comme multiforme, irrigant de nombreux domaines et travaillant à son unification lors des échéances centrales (8 mars/25 novembre).

Se coordonner, s’auto-organiser

Pour passer un cap dans cette unification et dans le rapport de force, l’émergence d’une direction autonome pour le mouvement féministe va devenir centrale.

La volonté de faire « ensemble » localement, nationalement et internationalement est très présente. Les agendas et les problématiques ne sont pas forcément synchronisés mais les campagnes de solidarité permettent d’agglomérer les expériences : Espagne, Pologne, Argentine, USA, Algérie, Mali, Inde…

En France, une tentative de construire une nouvelle coordination féministe est en cours, à l’initiative notamment de Toutes En Grève à Toulouse. Les premières réunions montrent bien l’aspiration importante qui existe aujourd’hui. Mais les capacités de ce cadre à impulser et fédérer restent, pour l’instant, très faibles.

L’enjeu est évidemment de partir de la base, de coordonner et impulser plutôt que de diriger. Les questions qui se posent sont nombreuses et complexes. Il faut unifier en trouvant des points de convergence en termes de dates de mobilisation à l’échelle internationale, de modalité (grèves / manifestations) ou de thématiques (violences / avortement). Mais il faut aussi que les dynamiques subversives à l’œuvre se développent : la peur doit changer de camp et les méthodes pour cela ne seront pas toutes « gentilles ». D’autant plus que dans le contexte de crise globale, il est probable que les tensions sociales s’intensifient et que les femmes et les minorisées de genre en fassent les frais en premier lieu.

Enfin, la question de la démocratie va se poser et se pose déjà : comment prendre les décisions ? Quel mandatement pour une coordination ? Quelle place des organisations et des individus ? Quelles limites à la coexistence des délimitations programmatiques et stratégiques ? Quelles modalités de cohabitation des différents courants ? Sur ça comme sur le reste, il faut accepter d’apprendre et de trancher en faisant, d’être percutéEs par le mouvement autonome…

Parce que le mouvement féministe est profondément subversif, le courant féministe lutte de classe y a toute sa place et doit s’y développer. Il doit à la fois y proposer un cadre de pensée structurant en termes d’analyse de classe, mais aussi se laisser entraîner par la dynamique anti institutionnelle, la spontanéité et la détermination de cette nouvelle génération de militantes. Comme dans d’autres domaines (écologie, antiracisme…), les éléments pour une remise en question de l’ordre existant sont là et leur expression dans une lutte globale est à portée de main…