Publié le Samedi 13 juin 2026 à 18h00.

Combats et débats dans le mouvement du CPE en 2006

Il y a vingt ans, la mobilisation de la jeunesse obtient le retrait du Contrat première embauche (CPE), faisant rentrer ce mouvement dans l’histoire de notre camp social. Antoine Larrache, dans son livre CPE 2006 : une victoire exemplaire de la jeunesse1, retrace le quotidien militant, tant au niveau local sur le campus de Jussieu, qu’au niveau national dans les coordinations des universités en lutte. Un témoignage précis et précieux de la dernière victoire nationale de la jeunesse.

Lorsqu’on raconte aujourd’hui la mobilisation de 2006, il semble que tout a été facile. Le 16 janvier, le gouvernement Villepin, propose une loi qui rend possible un contrat de première embauche (CPE) pour les jeunes de moins de 25 ans, avec une période d’essai de deux ans. L’ensemble de la jeunesse est indigné par ce contrat qui signe sa précarité à vie. Les universités sont bloquées par les étudiant·es, réuni·es en AG, qui se coordonnent chaque week-end pour donner l’orientation et les rythmes de mobilisation. Les manifestations sont énormes — des millions de jeunes défilent, partout en France, toutes les semaines pendant presque deux mois, se liant aux lycéens et aux syndicats du monde du travail. Tant et si bien que, le 10 avril, le gouvernement cède et annonce le retrait du CPE.

 

Un manuel de la mobilisation parfaite ?

Sur le papier, cette mobilisation est un manuel presque parfait du militant. La première chose est le front unique large qui se crée contre cette loi, regroupant les syndicats et les organisations politiques de la jeunesse, depuis le Parti socialiste jusqu’au anarchistes. Dans son ouvrage, Antoine Larrache montre le combat permanent pour maintenir l’unité entre trois pôles de la mobilisation. Le premier, représenté par la direction des organisations réformistes, est pour une mobilisation d’ampleur, qu’elles dirigent, uniquement limité sur le retrait du CPE. Le second est la mouvance gauchiste, qui veut un mouvement anticapitaliste, sans autre direction que les AG souveraines, qui appelle à la grève générale des travailleuses et travailleurs du pays. Le troisième pôle, incarné par l’orientation des JCR-LCR2, qui veut un mouvement d’ampleur, avec une direction élue et révocable, dont les mots d’ordre se modifient en fonction de l’évolution réelle du niveau de conscience de la jeunesse : d’abord contre le CPE, puis contre la précarité en général et enfin contre le gouvernement — lorsque celui-ci réprime. Ce mouvement repose en premier lieu sur celle des jeunes3, « avant-garde tactique du mouvement ouvrier », dans l’objectif d’une grève générale, en lien avec la réalité de la conscience des organisations des travailleuses et travailleurs.

Cette mobilisation n’aurait pas vu le jour sans une décision consciente des organisations de jeunesse (dont l’Unef, principal syndicat étudiant nationalement), qui veulent une victoire contre la droite au pouvoir et qui savent — fort des échecs passés — qu’elles doivent entraîner largement au-delà de leurs cercles militants. Le point fort des JCR-LCR réside dans l’activité syndicale, ce qui leur a permis de sentir les premières évolutions du niveau de conscience des jeunes. Ce faisant, ils avaient des liens privilégiés avec les dirigeant·es de l’Unef, ce qui a permis un niveau de confrontation et de synthèse, qu’aucune autre organisation n’était en capacité de faire. Mais les activités des JCR ne se limitait pas au syndicalisme et ils avaient appris, dans les mouvements altermondialistes et antiguerre des années 2000-2003, à contester l’hégémonie réformiste, à diriger des cortèges de plusieurs milliers de personnes, de manière souple sur la forme et ferme sur le fond avec d’autres courants politiques. Enfin, la mobilisation de 2005 pour le « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) leur avait donné une légitimité au sein des réunions unitaires larges. Antoine Larrache montre que la combinaison de ces divers éléments a donné une place centrale aux JCR dans la mobilisation contre le CPE.

 

AG, blocages et auto-organisation

Pas de mobilisation large sans « les masses » d’étudiants. C’est ici le second point marquant du mouvement. Antoine Larrache montre bien les difficultés de construction, au-delà des universités traditionnellement mobilisées (Rennes II, Le Mirail à Toulouse). À l’époque, il était étudiant à Jussieu (Paris). Ce campus est immense et regroupe plusieurs dizaines de milliers d’étudiants, peu ou pas politisé. Centré sur son expérience, l’auteur montre bien les difficultés politiques et matérielles qu’ils ont rencontrés. Dans ce sens, son livre est un prolongement des témoignages du campus de Censier4 en y apportant une explication des enjeux politiques nationaux.

Les assemblées générales (AG) vont être le lieu de débats et de combats pour l’implantation du mouvement chez les étudiants. Pour franchir un cap — numérique et politique — les étudiant·es vont décider majoritairement de bloquer leurs lieux d’étude. Les « blocus » sont devenus un fétiche aujourd’hui, tant sur les universités que les lycées. Antoine Larrache montre avec précision que le blocage répondait à un problème objectif : libérer les étudiant·es de l’obligation de présence en cours et de la pression des examens pour avoir le temps de discuter, réfléchir et se mobiliser, mais permettait également de répondre à un problème politique : se réapproprier son outil d’étude et de travail et contrôler collectivement l'ensemble de A à Z. En détaillant le nombre de voix obtenus lors des « votes du blocage » dans les AG quasi quotidiennes, l’auteur montre que le débat était tendu (et souvent gagné de peu) et surtout que la mobilisation reposait sur la « majorité silencieuse » qui soutenait le mouvement de loin et se déplaçait lors des moments clés.

Le point structurant au quotidien de la mobilisation reposait sur les comités de mobilisation. Loin des grandes analyses générales5, Antoine Larrache montre la force de l’auto-organisation pour tous les aspects de la mobilisation : depuis la mise en place des blocages (avec ses chaînes, cadenas, tables et chaises), jusqu’à la structuration des cortèges (avec son service d’ordre, ses banderoles et son animation) en passant par les commissions culture, qui animent le quotidien et transforment la mobilisation en un moment de création collective populaire.

Chaque week-end, se tenait une coordination nationale, regroupant l’ensemble des universités en lutte. Elles n’ont jamais été aussi bien documentées et expliquées que dans ce livre. Antoine Larrache fournit en annexe l’ensemble des appels qui en sortaient et explique les enjeux politique de chacun d’eux au fur et à mesure de la mobilisation : maintenir le front unique au début, y compris avec les réformistes alors que les « gauchistes » souhaitent leur exclusion ; faire évoluer les mots d’ordre pour transformer une mobilisation « syndicale » en mobilisation politique contre le gouvernement, sans tomber dans le révolutionnarisme de façade ; construire légitimement la mobilisation sans tenter de recruter pour « sa chapelle » tout en défendant une ligne claire et accessible à l’ensemble des étudiant·es : « lorsque les désaccords entre les organisations paraissent insurmontables, on devrait sans doute s’acharner à construire les ponts qui permettent aux classes populaires de s’unifier car c’est dans l’action qu’elles prennent conscience de leur propre force et que, en fin de compte, elles se mettent à exister réellement, c’est-à-dire politiquement ».

 

Nouvelle génération ou fin de cycle ?

Le bilan global de cette mobilisation tiré par Antoine Larrache est le contrepied de celui globalement admis dans les années qui ont suivies6. Plutôt que d’y voir l’émergence d’une nouvelle génération militante, il constate que « Le mouvement contre le CPE est donc davantage le sursaut d’une génération qui ne veut pas se laisser écraser par les projets libéraux, en particulier par la destruction du contrat de travail, que l’émergence d’une nouvelle génération prête à s’affronter [jusqu'au bout] aux classes dominantes. » Si le constat est globalement juste quant à la partie réformiste qui dirigeait le mouvement, il n’en reste pas moins qu’une partie des directions actuelles des organisations du mouvement ouvrier (à commencer par Sophie Binet, l’actuelle secrétaire générale de la CGT) ont fait leurs armes il y a vingt ans, dans la mobilisation contre le CPE. Antoine Larrache néglige l’impact de cette mobilisation dans l’émergence de la « nouvelle vague féministe », non seulement quant aux personnalités, mais surtout parce que c’est dans et par la mobilisation que les consciences se transforment le plus rapidement : ce qui était acceptable avant ne l’est plus, à commencer par le sexisme quotidien. On retrouve ici, en écho, le même phénomène que celui du développement du féminisme dans l’après 1968.

Il est certain, aujourd’hui, que le CPE annonçait les offensives majeures du patronat contre les acquis de notre camp social. Jamais plus les gouvernements ne se laisseraient avoir à céder face à une mobilisation d’ampleur et ils seraient prêts à une répression sans précédent pour nous faire rentrer chez nous. Le mouvement anti-CPE est la fin du cycle victorieux ouvert par la mobilisation de décembre 1995 et la place centrale qu’y occupait l’extrême gauche. C’est ce mouvement qui a permis l’émergence d’un courant anti-libéral massif incarné par la France insoumise (LFI), qui ose mener de front une activité intra- et extraparlementaire. Cependant, sans mobilisations ni grève, l’activité parlementaire reste anecdotique — même si elle est bien mise en scène sur les réseaux sociaux. C’est ici que le livre d’Antoine Larrache est indispensable aux militant·es qui cherchent à mobiliser largement pour gagner et aller vers la révolution.

  • 1. Antoine Larrache, CPE 2006 : une victoire exemplaire de la jeunesse. Éd. La Brèche, 2026. Les citations dans le texte en sont tirées.
  • 2. Les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) est l’organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), qui seront à l’origine du NPA en 2009.
  • 3. Raphaël Greggan, Jeunesses et lutte de classe. Revue l’Anticapitaliste n°168-169, été-septembre 2026.
  • 4. Collectif, Loin des censiers battus. Témoignages et documents sur le mouvement contre le CPE et la précarité. Éd. CNT, 2007.
  • 5. Xavier Guesso, Mouvement contre la précarisation de 2006 : premier bilan. Critique Communiste n°180, juillet 2006.
  • 6. Lire le dossier Jeunesse, précarité et nouvelle donne politique. Critique Communiste n°181, novembre 2006.