Alors que la République islamique d’Iran sort affaiblie d’une guerre éclair menée par Israël et les États-Unis, la contestation intérieure ne faiblit pas. Malgré la répression, les exécutions et le racisme d’État, la société iranienne continue de résister. Trois ans après le mouvement Femme, Vie, Liberté, le régime est plus isolé que jamais, pris en tenaille entre la pression impérialiste et les résistances populaires.
La guerre lancée par Netanyahou le 13 juin 2025 contre l’Iran, avec le soutien actif de Washington, s’inscrit dans le contexte des bouleversements régionaux consécutifs au 7 octobre 2023 et de la guerre génocidaire menée par l’État d’Israël. L’affaiblissement du Hamas, du Hezbollah et la chute du régime syrien d’Assad ont rendu la République islamique plus vulnérable que jamais.
Au préalable il convient de rappeler que la République islamique d’Iran (RII) a toujours brandi la question palestinienne et ce pour deux raisons essentielles :
— Elle instrumentalise cette question pour ses intérêts géopolitiques et capitalistiques dans la région, pour ses intérêts de puissance régionale face aux régimes arabes. Comme d’autres États de la région, elle instrumentalise la lutte légitime du peuple palestinien comme elle instrumentalise les divisions confessionnelles et nationales dans les pays de la région, comme elle l’a fait en Irak, en Syrie ou au Yémen.
— D’autre part, elle utilise la lutte du peuple palestinien à des fins de cohésion politique interne et de mobilisation d’une partie de la population.
Force est de constater que la cohésion politique interne est aujourd’hui fragilisée et le régime iranien fait davantage de tort à la lutte du peuple palestinien qu’autre chose.
Pour l’État d’Israël, la RII est présentée comme une menace existentielle afin d’obtenir un soutien des impérialismes occidentaux et pour mobiliser sa propre opinion publique, notamment contre le peuple palestinien.
Une vieille guerre
L’attaque israélo-étatsunienne de juin dernier n’a été que la continuation d’un affrontement déjà ancien : assassinats ciblés, cyberattaques, sabotages et guerre par procuration… L’élimination d’Ismaïl Hanyeh à Téhéran et de Hassan Nasrallah au Liban, ou encore l’effondrement du régime syrien, avaient déjà considérablement réduit la marge de manœuvre régionale de Téhéran.
En déclenchant cette guerre, Israël poursuit son agenda : s’imposer comme puissance dominante du Moyen-Orient, seule détentrice de l’arme nucléaire et libre de violer le droit international. Les États-Unis, concentrés sur leur rivalité avec la Chine, délèguent à Israël le rôle de gendarme de leurs intérêts impérialistes dans la région.
La guerre a aussi révélé l’isolement de Téhéran : ni la Chine ni la Russie, pourtant alliés de la République Islamique d’Iran, n’ont réagi à l’agression. Comme le montre Éric Toussaint dans une publication du CADTM intitulée Pourquoi les BRICS restent silencieux face au génocide à Gaza ?, les liens économiques et militaires entre les BRICS et Israël expliquent ce mutisme complice. Ironie du sort, alors que les dirigeants iraniens ne cessent de brandir des discours anti-impérialistes, la RII n’a jamais autant été dans les mains des impérialismes chinois et russe. À titre d’exemple, l’Iran, en proie aux sanctions internationales, vend son pétrole à la Chine et ce à des prix bien inférieur à ceux en vigueur sur le marché mondial. Bien qu’elle soit un soutien important de Poutine dans son intervention impérialiste contre l’Ukraine, la RII attend depuis plusieurs années que Moscou veuille bien lui livrer le système de défense aérienne S-400. La domination aérienne israélienne a montré à quel point l’Iran était dépourvu de moyens de défense.
Une trêve fragile
Le cessez-le-feu imposé par Trump après douze jours de guerre n’est qu’une pause tactique. Israël et les États-Unis ont démontré leur supériorité militaire : dès la première nuit, une grande partie de l’état-major des Gardiens de la Révolution a été éliminée, démontrant une fois encore le niveau de renseignement dont dispose Israël et la forte pénétration des hautes sphères dirigeantes de la RII. Des quartiers résidentiels de Téhéran et de plusieurs villes ont été bombardées, ainsi que des infrastructures civiles — hôpitaux, réservoirs de carburant, universités… Le bombardement de la prison d’Évin dans laquelle sont détenu-es un grand nombre de prisonnier·es politiques illustre à lui seul le mépris total de Netanyahou et Trump pour les luttes d’émancipation des peuples d’Iran.
La riposte de Téhéran fut désordonnée et imprécise. L’arrêt de la guerre ne signifie pas la fin des hostilités, mais un changement de forme de celles-ci. Israël n’a pas atteint l’objectif de destruction totale des installations nucléaires et profite de la trêve pour renforcer son arsenal en s’appuyant sur son parrain étatsunien et sur ses soutiens européens. Quant à Trump, son objectif est d’obtenir un accord de type JCPOA 2, l’accord de Vienne basé sur une capitulation de Téhéran sur son programme balistique et nucléaire. En cas d’échec, une « deuxième phase » du conflit reste envisageable. Enfin, la France, l’Angleterre et l’Allemagne ont réinstauré leurs sanctions économiques et commerciales contre l’Iran. Celles-ci se conjuguent désormais aux sanctions US. Il faut noter que les sanctions frappent d’abord et avant tout les populations. Les Gardiens de la révolution et les dignitaires du régime profitent des sanctions pour organiser le marché noir.
Mais la guerre a surtout servi le régime iranien qui en a profité pour intensifier la répression interne et justifier de nouvelles arrestations et exécutions sous couvert d’« espionnage pour Israël ». Dans un premier temps, les contestations sociales, en phase montante avant la campagne de bombardement, se sont éteintes. Mais très rapidement les mobilisations ont redémarré.
Répression, racisme d’État et effondrement social
Depuis le cessez-le-feu, la répression s’est accélérée. Plus de 1 200 prisonniers ont été exécutés depuis le début de l’année, souvent kurdes ou baloutches. Certains dignitaires du régime évoquent même les massacres de détenu-es politiques de l’été 1988 pour entretenir la terreur.
Dans le même temps, le régime de Téhéran a accentué sa campagne raciste d’expulsions massives des migrant·es afghan·es. Plus de 1,5 million d’entre eux ont été expulsés en neuf mois, et le régime vise 2 millions d’ici le printemps.
Ils ont fui un pays qui est en guerre depuis l’invasion soviétique de 1979. Un pays effondré par les interventions impérialistes étatsuniennes, par les ingérences iraniennes, pakistanaises et saoudiennes, par l’obscurantisme religieux des talibans, la ségrégation à l’égard des femmes, par la pauvreté et la misère. Les Afghan·nes réfugié·es en Iran font parties intégrantes de la classe ouvrière iranienne, ils en constituent la part la plus surexploitée.
Ces expulsions servent à détourner la colère populaire des crises sociales et économiques. Sur le plan économique, la situation est catastrophique : en 10 ans, la monnaie iranienne s’est dépréciée d’environ 94 % face au dollar. Selon le Centre statistique d’Iran, en 2018-2019, l’inflation était de 26,9 %, de 34,8 % en 2019-2020, cette situation s’est aggravée pour atteindre 45,8 % en 2022-2023, aujourd’hui nous sommes au-dessus des 50% d’inflation et, avec le rétablissement des sanctions européennes, les prévisions de la chambre de commerce de Téhéran prévoient une inflation de 75 %. Le PIB est en chute libre (341 milliards de dollars prévus).
Alors que les coupures d’eau et d’électricité, la pollution, la corruption généralisée et le clientélisme aggravent le désespoir social, le gouvernement a augmenté, fin 2024, le budget militaire de 200 %. Les élites politico-religieuses et les Gardiens de la Révolution détournent les richesses à leur profit.
« Femme, Vie, Liberté » : un soulèvement toujours vivant
Dans ce contexte explosif, le fossé entre la République islamique et la société n’a jamais été aussi profond. Le mouvement Femme, Vie, Liberté, de 2022-2023 suite à l’assassinat de Jina Mahsa Amini, a mis en lumière une nouvelle fois la capacité de résistance des femmes, de la jeunesse, des travailleur·es et des minorités nationales. Ce soulèvement qui a touché l’ensemble du pays a marqué profondément la période.
Comme l’immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie en 2011 qui a été le déclencheur des révolutions arabes, le meurtre de Jina a été l’étincelle d’un soulèvement généralisé, après des années de contestations sociales réprimées (2009, 2017-18, 2019).
Ce mouvement n’était pas une opposition au port du voile, mais une révolte contre le voile imposé, contre le patriarcat, la dictature et la misère. Le mouvement femme, vie, liberté qui a été particulièrement puissant dans les régions reléguées et les colonies intérieures que sont le Kurdistan et le Baloutchistan, exprime un désir profond de changement de régime et une détestation de ce que représente la République Islamique d’Iran. La répression fut d’ailleurs de type colonial au Kurdistan et au Baloutchistan, les forces de l’ordre n’hésitant pas à tirer à balles réelles sur les manifestants ou à imposer l’ordre martial dans les villes.
Des milliers de manifestant·es ont été arrêtés, torturés ou exécutés. Aujourd’hui encore, des détenu·es du soulèvement femme, vie liberté sont en prison.
Mais la force du mouvement continue à travailler la société iranienne. Désormais, dans les grandes villes, de nombreuses femmes osent se promener sans le voile obligatoire. La faiblesse du pouvoir et l’explosivité de la situation pousse le régime à doser davantage sa répression et la jeunesse s’engouffre dans les espaces de liberté qu’elle peut conquérir.
La contestation est vivace et touche des secteurs différents de la société. Ces dernières semaines, le pays a connu notamment des mobilisations des retraités, des enseignants, des travailleurs du pétrole. En 2024, on a recensé 2 400 manifestations et 170 grèves dans 31 provinces. Les luttes multiformes traversent la société iranienne. Du cœur même des prisons les résistances s’expriment avec force. Depuis 93 semaines, les détenu·es mènent chaque mardi des actions de protestation contre la vague d’exécutions. Combats environnementaux, luttes pour le droit des enfants, luttes ouvrières, luttes féministes ou celles des minorités nationales, la République islamique d’Iran est contestée dans toutes ses dimensions. Plus personne ne croît en sa capacité de réforme. Seul le renversement de la RII est un objectif réaliste pour toutes celles et ceux qui croient en la justice sociale, l’égalité et la liberté.
Pour une solidarité internationaliste
Le régime iranien est affaibli, isolé, illégitime. Les divisions internes s’accentuent, tandis que la population subit les restrictions, la répression et la misère.
Face à cela, notre devoir est clair : soutenir les luttes des peuples d’Iran contre la République islamique d’Iran et contre toutes les interventions impérialistes, qu’elles viennent de Washington, de Tel-Aviv ou de leurs alliés.
Construire une politique internationaliste passe par le soutien au droit à l’auto détermination des peuples de la région. Par la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien sans que cela ne se traduise par un soutien à des États dictatoriaux qui torturent, massacrent et spolient en interne. Nul besoin de soutenir la République islamique d’Iran ou le régime d’Erdogan pour soutenir la lutte du peuple palestinien. Nous devons construire un internationalisme militant et par en bas, un internationalisme contre l’ensemble des impérialismes et contre l’ensemble des dominations et oppressions exercés par les états et les classes dominantes de la région.
L’émancipation viendra des luttes sociales, démocratiques, culturelles et nationales. Plus que jamais, la solidarité internationale doit amplifier la voix des femmes, des jeunes, des travailleurs et des minorités qui, en Iran et dans l’ensemble de la région, se battent pour la justice sociale, la liberté et l’égalité.