Joseph Daher est militant de la 4e Internationale, universitaire suisse d’origine syrienne et expert en économie politique du Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La question palestinienne et le marxisme (La Brèche, 2024) et Gaza, un génocide en cours, Palestine, Proche-Orient et internationalisme (Syllepse, 2025).
Les trois articles suivants sont issus d’une soirée du Centre d’études marxistes, le 13 octobre 2025. Ces formations visent à la fois un objectif d’autoformation et de réflexion critique. Elles empruntent donc beaucoup à des travaux préexistants de camarades issu·es ou non de notre courant. Les autrices et auteurs y exposent l’état du Moyen-Orient deux ans après le 7 octobre 2025.
À la suite de l’accord de « cessez le feu » dans la Bande de Gaza, des images de joie de palestinien·nes qui retournent dans leurs régions détruites ont été largement diffusées. Il est normal qu’une population meurtrie, mais résistante, par plus de deux ans de guerre génocidaire se réjouisse de cette annonce. Le soi-disant « cessez-le-feu » n’a cependant pas arrêté les attaques israéliennes meurtrières contre les palestinien·nes, qui se poursuivent quotidiennement. Il n’existe aucune garantie qu’elles cessent au vu des déséquilibres des forces en faveur des forces armées israéliennes et de l’impunité dont elles jouissent.
Plus généralement, le combat pour la réalisation des droits fondamentaux du peuple palestinien reste toujours plus d’actualité, de même que les défis au niveau régional qui se sont intensifiés depuis le 7 octobre 2023.
Le 7 octobre … prétexte pour une offensive généralisée contre les peuples palestinien et régionaux
Les actions armées menées par le mouvement palestinien du Hamas du 7 octobre 2023 ont servi de prétexte au gouvernement fascisant israélien avec le soutien et la collaboration directe des Etats-Unis, et d’autres États occidentaux, pour se lancer dans une guerre génocidaire visant à détruire et ré-envahir la bande de Gaza occupée. De même les autorités d’occupations israéliennes (AOI) ont encore renforcé leur emprise sur la Cisjordanie occupée et leur violence contre ses habitant·es avec la multiplication des pogroms par les colons israéliens avec l’assistance de l’armée d’occupation israélienne, l’accaparement continu des terres palestiniennes et la construction de nouvelles colonies.
En même temps, la guerre génocidaire de l’AOI contre la bande de Gaza s’est progressivement transformée en une confrontation militaire impliquant l’ensemble de la région, et plus particulièrement le Liban. Les affrontements sont d’abord restés limités entre le Hezbollah et l’AOI à la suite du 8 octobre 2023 jusqu’à mi-septembre 2024. Les opérations du parti libanais étaient dans une perspective calculée et relativement modérée comparée à la violence des attaques israéliennes, avec l’objectif d’éviter une guerre totale avec Tel Aviv. Cependant, le parti ne se doutait certainement pas que la guerre contre Gaza durerait autant. À partir de la mi-septembre 2024, avec le soutien des États-Unis, l’AOI a imposé une escalade meurtrière contre le Liban, prenant la forme d’une guerre destructrice. Cette escalade a commencé par l’explosion d’appareils de communication utilisés par des membres du Hezbollah, civils et militaires, tuant pas moins de 39 personnes et en blessant près de 3 000. Elle s’est poursuivie par des campagnes de bombardements massifs visant à assassiner les hautes personnalités militaires et politiques du Hezbollah, y compris le secrétaire général Hassan Nasrallah, qui était à la tête du parti depuis 1992, et ses infrastructures civiles et militaires. L’AOI a néanmoins aussi tué plusieurs milliers de civil·es, forcé le déplacement de plus d’un million de personnes, et causé des destructions massives. Elle s’est également lancée dans des offensives terrestres, à la frontière libano-israélienne, provoquant des destructions massives et étendant son occupation terrestre du Liban.
Par cette guerre et les attaques continues contre le Liban qui ont causé plus de 300 morts au Liban malgré la conclusion d’un cessez le feu à la fin novembre 2023, Tel Aviv cherche plus largement à affaiblir considérablement le Hezbollah au Liban, tant militairement que politiquement, ainsi que le soi-disant « axe de la résistance » dirigé par Téhéran et les connexions entre les différents acteurs. Les appels de Netanyahou pour un « nouveau Moyen-Orient » reflètent les ambitions israélo-américaines d’un nouvel ordre régional dominé par Washington et ses alliés.
Cela s’est reflété par l’extension de l’occupation israélienne en Syrie à la suite de la chute du régime dictatorial syrien en décembre 2024 et les pressions continues pour obtenir de nouvelles concessions par les nouvelles autorités à Damas. Le nouveau gouvernement de Damas a d’ailleurs affiché sa volonté d’enraciner la Syrie dans une nouvelle alliance internationale avec les Etats-Unis et ses alliés régionaux des monarchies du Golfe et la Turquie. Dans ce cadre, une forme de processus et accord de normalisation avec Tel Aviv est envisagé, comme les négociations continues entre les officiels des deux pays le démontrent. Cependant, Tel Aviv refuse tout compromis sur le territoire syrien occupé du Golan et exige la démilitarisation totale du sud de la Syrie, y compris les provinces de Quneitra, Daraa, et Soueïda.
Un autre exemple plus significatif dans cet objectif d’un ordre régional dominé par Washington et Tel Aviv, ce sont les attaques répétées de Tel Aviv contre Téhéran et surtout la guerre de 12 jours menée en juin 2025 par les États-Unis et Israël face à l’Iran. En juin 2025, les bombardements américano-israéliens ont ciblé des sites nucléaires mais aussi des centaines de cibles civiles dans différentes régions d’Iran, y compris des infrastructures, des lieux de travail, des raffineries et des zones résidentielles, et causant la mort d’environ 1 000 personnes. Plus généralement, la position iranienne s’est considérablement affaiblie depuis le 7 octobre 2023 par la guerre israélienne qui a affaibli le Hezbollah libanais, joyau de son réseau régional de l’influence, l’effondrement du régime despotique de la famille Assad début décembre 2024, et la guerre américano israélienne contre l’Iran de 12 jours. La Syrie était cruciale pour le transfert d’armes et la coordination logistique avec le Hezbollah. Son réseau régional avait pour objectif de projeter une certaine puissance de la République islamique plutôt que d’achever une sorte d’équilibre des forces face aux menaces israéliennes et américaines, et surtout pas dans une perspective de soutenir la libération du peuple palestinien. Dans ce contexte, la position de l’Iran dans les négociations futures avec les États-Unis sous la présidence de Trump est encore davantage fragilisée. C’est sans oublier la crise économique toujours plus profonde dans le pays.
Plan Trump et nouvelle étape dans la volonté de liquider de la cause palestinienne
Comment comprendre le soutien et la collaboration de Washington à l’État d’Israël au génocide à Gaza et les offensives militaires au niveau régional ? Cela est lié à ses intérêts impériaux : l’importance stratégique des ressources pétrolières et gazières de la région. Dans ce cadre, Israël et les monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (ÉAU) et le Qatar, sont des piliers essentiels de l’influence et la puissance américaine au Proche-Orient, contribuant à maintenir sa domination mondiale sur les énergies fossiles.
Dans ce cadre, l’annonce du plan Trump pour Gaza est également un moyen pour continuer le processus de normalisation de l’État d’Israël avec les pays régionaux, et plus particulièrement les monarchies du Golfe, afin de renforcer son hégémonie régionale. L’accord promu par le président Trump menace en effet toujours davantage les intérêts du peuple palestinien et son droit à l’auto-détermination. Le plan en vingt points du président étatsunien promeut des dynamiques coloniales avec notamment la mise en place d’un « Comité de la paix » présidé par Trump lui-même, qui supervisera le « comité palestinien technocratique et apolitique » en charge de la gouvernance de Gaza, sans oublier le déploiement d’une force de sécurité internationale et le désarmement de la résistance palestinienne… En même temps, le plan Trump ne fixe aucun calendrier pour le retrait des forces d’occupations israéliennes, tout en permettant à Tel Aviv de maintenir le contrôle d’un « périmètre de sécurité » le long des frontières de Gaza, aussi longtemps que les dirigeants israéliens l’estiment nécessaire. De même, aucune mention de la Cisjordanie, du droit au retour ou la fin du régime d’apartheid.
Que faire… quelle solidarité internationale
Dans ce contexte d’expansion de l’hégémonie américano-israélienne au Moyen-Orient, nos tâches dans les états occidentaux doivent être de maintenir et intensifier les mobilisations populaires et campagnes, pour dénoncer les politiques mortifères des autorités coloniales israéliennes soutenues par les États-Unis et leurs alliés occidentaux, avec la complicité des états arabes et régionaux. Personne ne doit s’attendre à ce que l’impunité de l’État colonial israélien ou le soutien des classes dirigeantes occidentales envers Tel Aviv cessent, particulièrement après le cessez-le-feu et le plan Trump, sans une pression continue et amplifiée à travers le monde.
Dans ce cadre, le meilleur moyen de soutenir l’auto-détermination du peuple palestinien et de ses droits fondamentaux ne commence pas par reconnaître un État imaginaire. La priorité reste la mise en place de mesures visant la rupture de toute relation politique, économique et militaire avec Tel Aviv, et l’imposition de sanctions contre les autorités coloniales israéliennes et les institutions complices, comme promu par les campagnes de « Boycott, désinvestissement, sanctions » (BDS). Rendons infréquentable Israël, car il est en effet anormal et illégal de maintenir des relations avec un État génocidaire et d’Apartheid.
Pour réaliser ces objectifs, continuons à multiplier et diversifier nos formes de résistances et moyens d’actions avec toujours comme ambition principale l’extension et la massification du mouvement international de solidarité avec la Palestine. Luttons pour promouvoir l’organisation collective la plus large possible au sein de nos sociétés et nos lieux de travails pour faire pression sur nos classes dirigeantes. La mobilisation internationale a pris une ampleur sans précédent avec les occupations étudiantes, des grèves, les campagnes de boycott, les flottilles de la liberté, les marches pour Gaza et autres. Les récentes grèves de solidarité en Italie sont à cet égard un exemple et une inspiration militante à suivre combinant à fois participation populaire massive et pression sur les classes dirigeantes en visant le blocage de l’économie.
Finalement, c’est une chose souvent ignoré, mais l’organisation de la solidarité internationale avec la Palestine dans nos sociétés a permis et permet la revitalisation et la reconstruction de nos propres structures de résistance locales pour défendre les droits de touste celles et ceux qui s’engagent dans la lutte contre ce système mondial autoritaire et inégalitaire.
En luttant pour la Palestine, la Palestine nous offre également les moyens pour penser et construire une société alternative démocratique et égalitaire. Nos destins sont liés.