Avant même qu’une nouvelle offensive soit lancée, la situation continue de s’aggraver. Les forces israéliennes ont étendu les zones placées sous leur contrôle effectif à l’intérieur de la bande de Gaza, au-delà de la soi-disant « ligne jaune » établie après l’accord de cessez-le-feu.
Cette ligne jaune était censée reculer progressivement au fil des différentes phases. C’est l’inverse qui se produit : les autorités israéliennes ont transmis de nouvelles cartes aux organisations humanitaires, définissant une zone d’accès restreint élargie, baptisée « ligne orange », qui représente à elle seule environ 11 % du territoire de Gaza situé au-delà de la « ligne jaune » initiale. Dans le même temps, les forces d’occupation ont continué à repousser cette « ligne jaune » vers la mer à coups de destructions. De fait, le territoire placé sous contrôle israélien s’est étendu d’environ 10 % dans la bande de Gaza.
L’occupation s’étend encore
La frontière « invisible » des lignes jaune et orange constitue en outre une zone de danger mortel pour toute personne s’en approchant, même sans le savoir. Selon plusieurs témoignages, il est possible de s’endormir dans une zone et de se réveiller dans une autre, après un déplacement des lignes par l’armée israélienne. En pratique, les GazaouiEs sont désormais réduitEs à vivre sur seulement 40 % de leur territoire initial.
Dans la partie de la bande de Gaza placée sous contrôle militaire israélien — la fameuse zone « verte » — Israël organise et finance plusieurs milices armées qui y opèrent, tout en ciblant et assassinant le personnel chargé des fonctions de police à Gaza sous prétexte qu’il s’agirait de combattantEs du Hamas. Cette destruction systématique des structures civiles de Gaza, souvent administrées par le Hamas, constitue aussi une stratégie de désorganisation empêchant tout retour à une vie normale. Ces assassinats permettent en outre à des bandes armées de jouer le rôle d’une police directement aux ordres d’Israël.
La reprise de la guerre contre Gaza, dans la continuité de l’annexion de fait de la Cisjordanie et du Sud-Liban, ainsi que les expulsions à Gaza, replacent dans leur contexte l’intensification de la Nakba. Même si une annexion totale de la Cisjordanie reste irréalisable, Israël semble vouloir accélérer ses offensives à grande échelle avant qu’une éventuelle remise en cause de son impunité internationale n’émerge. Même si, en pratique, cette impunité n’a jusqu’à présent rencontré que très peu de limites.
L’unification palestinienne pour passer du Sumud à la libération
Cependant, les PalestinienNEs ne restent pas passifVEs. Les factions et groupes de Gaza demeurent opérationnels malgré presque trois ans de génocide. Malgré la complicité de l’Autorité palestinienne, des groupes s’organisent dans les camps de réfugiéEs en Cisjordanie, mais aussi dans les villages de la zone C, notamment face à la recrudescence des violences des colons. Des groupes auto-organisés tentent de protéger les habitantEs, les animaux et les habitations.
Le « Sumud »1 palestinien demeure présent malgré l’occupation, la colonisation et le génocide. Mais la situation est rendue complexe par la fracture et la paralysie persistantes de la vie politique palestinienne.
Selon Khaled Odetallah, intellectuel palestinien et fondateur du Centre Suleiman Halabi d’études sur le colonialisme et la libération :
« La crise est celle d’une société actuellement incapable de définir clairement son objectif de libération, après que ses structures sociales aient été détruites par l’occupation israélienne. La violence de l’occupation a décimé les structures sociales telles que les syndicats, les mouvements étudiants et les associations, tuant de nombreuses personnes et emprisonnant des milliers d’autres. Elle a également cloisonné les Palestiniens dans des réalités géographiques distinctes. La séparation entre Gaza et la Cisjordanie, par exemple, s’est construite au fil des années, et des réalités différentes se sont créées entre le nord et le sud de la Cisjordanie, sans parler de Jérusalem et des Palestiniens détenant la citoyenneté israélienne, et il existe de nombreux groupes sociaux aux intérêts divergents dans chacune de ces régions. La représentation politique naît généralement de l’interaction et de la lutte entre les groupes sociaux, ce qui construit la représentation d’une société de bas en haut. Ce processus a été systématiquement empêché par la ségrégation et la répression israéliennes, ce qui se traduit par l’absence d’une direction unifiée ».
Nous l’expliquons depuis longtemps : la possibilité d’une réponse politique palestinienne unitaire dépend aussi de l’espace que la solidarité internationale est capable de créer en faisant pression sur Israël. Les marches de commémoration de la Nakba sont là pour rappeler l’existence du peuple palestinien, et celle de sa résistance.
Édouard Soulier
- 1. Sumud est un mot arabe qui exprime la résistance, la résilience, la persévérance des PalestinienNEs, leur attachement à la terre et à la culture palestinienne.