Publié le Mardi 16 juin 2026 à 12h04.

Val-de-Reuil, une répression en béton armé

Les 1er et 2 juin, la cour d’appel de Rouen a examiné le dossier de quatre militantEs poursuiviEs après une mobilisation contre une carrière Lafarge à Val-de-Reuil.

Au-delà du sort des prévenuEs, ce procès illustre l’intensification de la répression visant les mouvements écologistes et les luttes contre les grands projets destructeurs.

Le béton, la mobilisation et la répression

En décembre 2023, la semaine contre le béton, fléau environnemental et climatique, a vu de nombreuses manifestations, rassemblements, occupations, à l’appel de 200 organisations dont les Soulèvements de la Terre (SDLT).

À Val-de-Reuil, dans l’Eure, une centaine de militantEs ont investi le site Lafarge, pendant une dizaine de minutes, pour dénoncer l’extraction forcenée du sable et des graviers dans la vallée de la Seine riche en alluvions.

À la suite de cette mobilisation, en avril 2024, 17 personnes ont été interpellées, chez elles, dès 6 heures, pour certaines avec violence (porte défoncée, hurlements, brutalités) puis mises en garde à vue entre 36 et 72 heures d’affilée. Le dossier ayant été confié à la Sous-Direction antiterroriste (SDAT), les moyens de ce service d’exception ont été utilisés dans un cadre qui outrepassait ses prérogatives.

Quelle ironie de confier à l’anti­terrorisme l’enquête contre 17 militantEs défenseurEs du vivant et du climat, alors qu’iels intervenaient sur un site d’une multinationale qui vient d’être condamnée en première instance pour avoir financé plusieurs organisations terroristes, dont l’État islamique, afin de maintenir en activité la cimenterie de Jalabiya en Syrie entre 2013 et 2014. Une condamnation inédite en France.

À l’issue des gardes à vue éprouvantes et maltraitantes, neuf personnes passèrent en procès à Évreux en décembre 2024 pour « association de malfaiteurs », « séquestration » et « dégradations ». Si cinq furent relaxées, quatre ont été condamnées, dont nos camarades Christine et Joël, qui ont, comme les deux autres prévenuEs, fait appel de la ­décision du tribunal.

Le béton et le soutien

Les 1er et 2 juin derniers, les SDLT, Alternatiba et le NPA-A ont assuré la pleine réussite du soutien en installant un « village » sur l’esplanade du musée des Beaux-Arts de Rouen, en plein centre-ville. Dès 8 heures et après des semaines de préparation, tout le monde était à pied d’œuvre pour installer les stands, la buvette, la cantine solidaire, les visuels et panneaux, la scène pour le spectacle d’Audrey Vernon, très applaudie, et les concerts ainsi que pour les deux tables rondes organisées sur les thèmes de la répression des mouvements écologistes, des moyens d’agir malgré la répression et des luttes régionales. La mairie de Rouen a permis l’installation et apporté une aide logistique.

Dès 8 h 30 le lundi, devant une quarantaine de personnes, un camarade de la FSU, David Cormand, député écologiste européen, Elsa Moutet, élue municipale LFI, et notre camarade Manon de la direction du NPA-A ont pris la parole. Les discours repris par la presse ont bien circulé sur les réseaux sociaux.

Un autre motif de satisfaction a renforcé la motivation des soutiens : le référé gagné contre l’arrêté du préfet qui autorisait l’utilisation d’un drone pour surveiller la mobilisation, que le Tribunal administratif a jugé être « une atteinte grave et manifestement illégale au droit fondamental au respect de la vie privée », l’État étant par ailleurs condamné à payer 500 euros pour les frais de justice.

Le béton et le tribunal

Pendant les deux jours d’audience, l’avocat de Lafarge a tenu son rôle de défenseur de ce qu’il a tenté de présenter comme une « PME », tandis que l’avocat général, très véhément comme l’a noté la presse, avait bien du mal à cacher son hostilité pour ce que représentent les militantEs et les contestataires de l’ordre capitaliste écocide. Face au mépris, aux attaques personnelles blessantes, les quatre prévenuEs ont été durement éprouvéEs mais ont su rester stoïques.

Interrompue car trop politique, alors que tout est politique dans ce procès, sommée de se prononcer sur la violence, la légitimité des moyens, Christine Poupin, tout comme l’autre témoin de la défense, membre du bureau national de la LDH, a tenu bon et répondu pied à pied à toutes les questions, contrecarrant les piques sournoises et malveillantes. Des années de militantisme dans le CHSCT d’AZF-­Boréalis, ça forme la répartie !

Les quatre avocatEs ont fait ressortir l’usage abusif d’outils de surveillance, plaidé la nullité de procédure et souligné les incohérences, les manques et les inexactitudes du dossier.

L’avocat général, regrettant au passage que le procureur d’Évreux n’ait pas fait appel des relaxes pour les cinq, est allé au-delà du jugement de première instance et a réclamé entre un an et 18 mois de prison avec sursis et 5 ans d’inéligibilité, une sanction visant en particulier notre camarade Christine, plusieurs fois élue conseillère municipale d’opposition à Alençon, ainsi qu’une interdiction de port d’arme, alors qu’aucune arme n’a été retrouvée chez les quatre.

Ce procès illustre une nouvelle fois le caractère profondément liberticide du délit d’association de malfaiteurs. Pour cette raison, il avait été supprimé en 1981 avant d’être rétabli après 1986 sous Chirac en lien avec la lutte contre le terrorisme. Il montre aussi comment l’évocation du terrorisme ou de « l’écoterrorisme » permet tous les abus, jusqu’aux plus violents comme à Sainte-Soline.
Le verdict sera rendu le 24 août prochain. Nous espérons bien sûr la relaxe.

Que retenir de ces deux jours de mobilisation ?

Les liens tissés patiemment entre les structures militantes différentes au cours des luttes antérieures ou récentes ont renforcé les équipes militantes, les convergences et la solidarité. De Notre-Dame-des-Landes au festival Les Résistantes dans l’Orne, du festival des Bâtons dans les routes, dans l’Eure, contre le faux contournement Est de Rouen, à la mobilisation contre BASF, le géant de la chimie mortelle, à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, en Seine-Maritime, de la lutte contre l’A69 à celle contre le Lyon-Turin, en tous lieux et par tous les temps, y compris les temps politiques difficiles, les contestataires de l’ordre établi imposé par la recherche du profit maximal et du mythe de la croissance exponentielle s’organisent, se coordonnent et se renforcent. C’est pourquoi la répression s’intensifie contre les militantEs de l’écologie radicale.

Le niveau de répression n’a d’égal que leur peur de l’extension de nos luttes dont les voix résonnent sur tous les continents. Des paysans philippins ou indiens, des Sans terre, des luttes des femmes pour l’accès à l’eau, des jeunes pour le climat, du soutien à la Palestine, aux réfugiéEs, des combats contre la déforestation et l’extractivisme, partout dans le monde, la révolte gronde, des revendications émergent pour l’égalité et la solidarité, pour la protection du vivant.

La course de vitesse entre les peuples dominés et exploités et les quelques puissants richissimes qui mènent l’humanité à sa perte est enclenchée. Le nombre est notre force, nos luttes sont nos armes.

Sophie Ozanne et Alex Bachman