Publié le Mercredi 15 avril 2020 à 10h26.

Les salariéEs risquent de faire durablement les frais de la crise

En ces temps particuliers de confinement et de restrictions de libertés, pour les raisons sanitaires que nous vivons, certaines catégories de professionnels bénéficient d’une reconnaissance, certes totalement méritée, mais d’une ampleur inattendue. Il s’agit essentiellement des personnels soignants (même si les caissières, éboueurs, personnes de ménage, travailleurs de la logistiques, routiers, en « profitent » au passage). Les médecins, comme les infirmières et aides soignantes, sont l’objet d’admiration tant des citoyenEs qui les applaudissent tous les soirs, que des pouvoirs publics qui multiplient les hommages et les promesses.

Professions mobilisées

On oublie bien vite cependant que ces personnels étaient fortement mobiliséEs, par des manifestations et des grèves, qui ont débuté il y a plus d’un un an, pour protester contre les conditions d’exercice de leur activité qui ne cessent de se dégrader depuis que la logique du management privé s’est déversée sur le secteur public il y a près de vingt ans. Depuis que les directions ont décidé de gérer les hôpitaux en flux tendu (selon la doctrine gestionnaire du lean management, le management qui dégraisse), c’est-à-dire avec la volonté de supprimer les stocks (entendez les lits inoccupés dont l’usage doit être régi par une rotation rentable). Depuis un an et de façon véhémente, les soignantEs hospitaliers protestent contre la diminution des effectifs, la fermeture de services et d’établissements hospitaliers, le manque de moyens, contre des salaires insuffisants et des organisations du travail inadaptées. Ils et elles n’étaient pas écoutés, loin de loin, et plus de 1 100 médecins avaient démissionné de leur poste de directeurE de service juste avant l’arrivée de l’épidémie.

Ce coronavirus « imprévisible » vient donc mettre en lumière, réhabiliter et revaloriser ces professionnelEs. Mais il révèle aussi leurs capacités d’auto-organisation, la qualité de leur engagement, les risques qu’ils et elles décident de prendre, leur aptitude à reconstituer des collectifs où se partagent des valeurs professionnelles, une entraide et une véritable cohésion dans l’action. Il révèle l’intelligence et la pertinence de leurs prises d’initiatives collectives qui se font au fur et à mesure que se découvrent les contraintes liées à l’urgence et à logique des soins.

« Rien ne sera plus comme avant » ?

Que va-t-il en rester ? Le président Macron le dit et le répète, rien en sera plus comme avant. Mais qui décidera de l’évolution ? On leur a promis des primes, des revalorisations salariales. Mais quid de la redéfinition des logiques d’organisation du travail et du rapport de pouvoir entre praticienEs et professionnels d’un côté et, de l’autre, directions gestionnaires préoccupées avant tout de critères de rentabilité, indifférentes aux exigences et valeurs de métier ?

On le voit déjà ailleurs, les salariéEs qui entendent exercer leur droit de retrait, parce qu’ils et elles se sentent en danger, ne sont pas entendus. À La Poste, certains ont droit à une intervention de la police pour contrer une mobilisation d’agents demandant à exercer ce droit, et des syndicalistes ont été expulsé. Des inspecteurs et médecins du travail se mobilisent ici et là pour tenter de protéger les salariéEs de risques bien réels de contaminations. Pendant ce temps, des ordonnances autorisent les directions à augmenter la durée maximale de travail de 44 heures à 46 heures sur 12 semaines (et même vers 60 heures dans certains cas) et confèrent la possibilité d’imposer (sous certaines conditions) aux salariéEs de prendre 6 jours de congés, et sans conditions de prendre des jours de RTT pendant le confinement.On peut voir là une continuité avec la récente prise de position (avant le confinement) de la ministre du Travail Pénicaud qui ne voulait pas (avant d’y être obligée par l’indignation de l’opinion publique) imposer aux directions d’entreprise la charge d’une semaine de répit supplémentaire destinée aux parents en deuil…  

En finir avec le lien de subordination

Le risque est grand que, parallèlement à la crise sanitaire brandie comme une cause nationale de première ampleur justifiant des renoncements (à certaines libertés, à certains droits), la crise économique impose son cortège de contraintes « républicaines », dans un esprit d’union nationale, dont les salariéEs risquent de faire les frais. On leur demandera un effort, un esprit de sacrifice comparable aux soignantEs et autres travailleurEs et, lien de subordination oblige, ils ne pourront s’y opposer. Leurs conditions de travail pourraient se dégrader d’autant plus qu’ils et elles ont à affronter un management inventif et toujours prêt à renouveler les modalités de sa domination.

La subordination des salariéEs inscrite dans le contrat salarial (au même titre que le devoir d’obéissance au sein de la fonction publique) est la clé magique qui permet aux directions d’imposer aux travailleurEs les conditions d’exercice du travail qu’elles jugent, unilatéralement, les plus efficaces selon les critères de rentabilité qu’elles ont choisies, c’est-à-dire en fonction de la seule rationalité économique libérale.    

On ne peut imaginer un monde autre, un monde différent (comme l’appellent de leurs vœux les dirigeants de notre pays) si l’on ne parvient pas à libérer le salariat de ce verrou délétère que représente le lien de subordination, car il contrecarre en permanence la capacité des salariéEs de déployer un travail à la hauteur des enjeux sociaux, sanitaires et écologiques qui sont fortement interdépendants.

Danièle Linhart est sociologue du travail.