Publié le Jeudi 26 mars 2026 à 09h52.

Tunisie - 1956-2026, 70 ans après l’indépendance

Le 20 mars 1956, Pierre Mendes France signe le traité du Bardo qui accorde l’indépendance à la Tunisie après presque 75 ans de règne colonial de l’empire français.

Mais au printemps 2026, 70 ans après, l’État tunisien a décidé, sous de faux prétextes, d’emprisonner Saadia Mosbah à 8 ans de prison. Militante infatigable des droits des migrantEs subsaharienNEs, elle est visée alors que l’État persécute les militantEs de la flottille du Soumoud et que les peines pleuvent sur les défenseurEs des droits humains et les avocatEs opposantEs au régime de Kaïs Saïed. Celui-ci multiplie les références nationalistes et les théories du complot racistes, dissimulant derrière un pseudo anti-impérialisme une politique nationaliste qui révèle les contradictions historiques du développement de l’État tunisien depuis l’indépendance.

 

Les années coloniales

Dans les années 1880, la Tunisie est un petit royaume beylical disposant d’une large autonomie au sein de l’empire ottoman. Elle subit rapidement la rapacité des puissances impériales, et la France obtient l’autorisation d’en faire un protectorat, avec une administration conjointe entre l’État français — via un contrôleur général — et le bey. Très vite, un régime colonial s’impose : les décisions sont entièrement prises par les autorités françaises ; un statut de citoyen tunisien, inférieur en droits, est instauré ; le « salaire colonial » est généralisé, justifiant au nom de l’« attractivité » des rémunérations et avantages supérieurs pour les fonctionnaires « européens » par rapport aux fonctionnaires tunisienNEs. Ce système, toujours utilisé ailleurs dans l’empire, sert aussi de tremplin de carrière à une partie de la classe dirigeante française. Sans être une colonie de peuplement, la France encourage l’installation de populations dites européennes — « blanches et chrétiennes » — venues de France, mais aussi d’Italie, de Malte, etc.

L’entre-deux-guerres

À la fin de la Première Guerre mondiale émergent les premiers groupes indépendantistes et anticoloniaux. L’opposition, comme « L’étudiant tunisien », reste d’abord limitée à des intellectuelLEs réclamant surtout l’autonomie et l’égalité avec les colons, mais n’échappe pas à la répression.

Le parti constitutionnel Destour est créé au début des années 1920. Face à l’intransigeance de l’État français, une nouvelle génération d’intellectuelLEs formés en France fonde dans les années 1930 le néo-Destour, qui devient la principale force de la lutte pour l’indépendance.

Dans le même temps, malgré son soutien de principe aux luttes nationales, la 3e Internationale se développe peu en Tunisie. Le parti communiste tunisien n’est créé qu’en 1939, et sa section des années 1920 reste majoritairement européenne. Le moment du Front populaire diffuse des aspirations à l’égalité dans les colonies, mais le gouvernement français et le Parti communiste — aligné sur Moscou — estiment que l’indépendance de la Tunisie « ferait le jeu des fascistes ». La répression sanglante des manifestations de 1938, qui fait plusieurs dizaines de morts, marque une rupture décisive et conduit à l’autonomisation du mouvement national tunisien autour de Bourguiba, emprisonné à l’issue de ces événements.

L’après-guerre et la fin de l’empire

La Deuxième Guerre mondiale constitue un tournant pour les aspirations nationales des pays colonisés : l’affaiblissement politique, économique et militaire de la France ouvre des brèches pour les mouvements de libération. Bourguiba, libéré par les Nazis mais opposé au fascisme, s’impose alors comme leader du mouvement national. Après les guerres coloniales à Madagascar et en Asie, la France doit concéder l’indépendance à la Tunisie en 1956, dans un contexte marqué aussi par celle du Maroc et le début de la guerre d’Algérie.

Les décolonisations desserrent partiellement l’étau impérial, mais révèlent la persistance d’une dépendance à un système capitaliste qui maintient ces pays dans la pauvreté. En Tunisie, l’indépendance se distingue par un relatif écart avec les normes sociales traditionnelles et des avancées notables en matière de droits des femmes, y compris en comparaison de l’ancien pays colonisateur. Mais ces évolutions coexistent avec une dérive autoritaire et une insertion subordonnée aux marchés mondiaux : Bourguiba se proclame président à vie en 1975 et, après 1968, réprime durement toute opposition, condamnant de nombreux militantEs d’extrême gauche à de longues peines de prison, après avoir promis de les « exterminer un à un ».

La fin du mythe du développement

Les révolutions nationales reposaient sur l’idée d’un développement, certes plus lent, des forces productives permettant à terme un rattrapage du niveau de richesse des pays occidentaux. Ce mythe s’effondre au tournant des années 1980. Les émeutes du pain en 1986, provoquées par la suppression des subventions sur la farine et la semoule, sont réprimées dans le sang, avant que Bourguiba ne soit contraint de reculer.

Dans le même temps, la dette se creuse et les pressions du FMI et de la Banque mondiale pour des restructurations s’intensifient. La Tunisie ne résout alors aucun des défis posés par le capitalisme et son tournant néo-libéral : chômage croissant des diplôméEs, déséquilibres persistants entre l’intérieur (pauvre) et le littoral (moins pauvre). En l’absence d’alternative à gauche, cette situation favorise aussi le développement de l’islam politique.

L’expansion néolibérale brutale et autoritaire

En 1987, par un « coup d’État médical », Ben Ali dépose Bourguiba pour sénilité. Il impose les réformes néo­libérales tout en s’enrichissant personnellement. Entre 1987 et 2016, des centaines d’entreprises publiques sont privatisées et l’économie est réorientée : 90 % de la production textile est destinée à l’exportation vers l’Europe, avec une forte hausse de l’emploi des femmes dans ce secteur. Mais cette évolution s’accompagne d’une dégradation des conditions de travail et des droits, tandis que la dette extérieure explose. La Tunisie adhère au GATT en 1990 puis à l’OMC en 1995.

Dans le même temps, la répression s’intensifie. Sous prétexte de lutte contre la menace islamique — en écho à la décennie noire en Algérie — Ben Ali élimine toute opposition et met l’économie au service de son clan. La libéralisation économique s’accompagne d’une dictature de plus en plus brutale. La crise de 2008 frappe durement le pays et relance les luttes sociales : dans les bassins miniers, grèves et mobilisations contre la corruption, les licenciements et les atteintes à l’environnement sont violemment réprimées. Des centaines de personnes sont emprisonnées, des dizaines tuées ou blessées. Gafsa constitue ainsi une répétition générale de la révolution à venir.

La révolution

En décembre 2010, la révolution tunisienne balaie en quelques jours un régime corrompu et ultra-violent. À l’origine du printemps arabe, elle transforme profondément la société sans pour autant lever les contradictions économiques et politiques. Les gouvernements successifs n’enrayent pas la spirale de la dette ni l’accaparement des richesses par une minorité.

Malgré une Constitution audacieuse et certaines avancées contre les oppressions, ils se discréditent, ouvrant la voie à Kaïs Saïed, qui accède au pouvoir total via un coup d’État en 2021 avec le soutien d’une partie majoritaire de la population. En agitant la menace islamiste, les complots étrangers et un racisme décomplexé, il s’impose dans une société fragilisée par la crise du Covid. S’il refuse les privatisations exigées par le FMI, il accepte les financements européens, notamment via Darmanin, pour sécuriser les frontières de l’Europe.

Son pouvoir se durcit : opposantEs emprisonnéEs, rhétorique des menaces « extérieures », souvent teintée d’antisémitisme et de racisme. Mais les contradictions économiques persistent et ne laissent entrevoir, pour maintenir le régime, qu’un recours accru à la répression.

Ashraf Yourchid