Publié le Mercredi 7 janvier 2026 à 23h29.

L’agent secret, de Kleber Mendonça Filho

En salles.

Un an après Walter Salles et son poignant Je suis toujours là, Kleber Mendonça Filho se remémore à son tour le Brésil des années 70, au cœur de la dictature militaire, mais sous un tout autre angle.

Le réalisateur de Bacurau et Aquarius le fait à sa manière, truculente et baroque, dans une réalisation magistralement sinueuse, où l’ironie et l’humour ne l’empêchent pas de narrer des événements tragiques, d’insister sur la notion de filiation et l’importance du souvenir.

Une histoire décousue

Nous suivons le périple mouvementé de Marcelo, universitaire persécuté par un industriel avide de contrôle et au racisme décomplexé, qui se révélera avoir le bras très long. Mission nous est donnée de reconstituer cette histoire décousue, telle un puzzle aux pièces éparpillées et parfois manquantes. Le carnaval sert de toile de fond à l’histoire, un décor coloré, pétaradant, joyeux… et inquiétant.

De nombreuses digressions – certaines autobiographiques – témoignent d’un souci de raconter de manière quasi documentaire des aspects du quotidien de Recife, sa ville natale, située au nord du Brésil. Pour ne rien gâcher, le film contient une irrésistible bande-son et se révèle aussi, en creux, une sincère déclaration d’amour au cinéma.

Une fiction ancrée dans la réalité historique

On pourra certes trouver tout ceci un peu trop virtuose pour être honnête, instillant le doute sur la vraisemblance de ce récit. Ce serait oublier que cette fiction fait référence à des éléments du passé malheureusement véridiques. Ainsi, pêle-mêle : des hommes d’affaires qui, ne reculant devant aucun méfait, ont pu bénéficier de l’aide du régime ; le mépris viscéral des décideurs du pays (habitant le sud) pour les populations du nord ; des policiers et des miliciens qui profitaient opportunément des excès du carnaval pour masquer leurs crimes homophobes. Aussi incroyable soit-elle, l’image de cette « jambe poilue », dont la violence est ici mise en scène, a été réellement utilisée à l’époque par la presse dissidente pour évoquer à mots couverts les exactions commises par des policiers.

Comme à son habitude, Kleber Mendonça Filho dépeint des personnages en résistance, mais pas seuls. En inventant une jeune étudiante en histoire qui découvre, de nos jours, des bandes audio du passé et les écoute assidûment, il fait directement référence à sa mère, historienne, sujet de son précédent film documentaire : Portraits fantômes. L’occasion de redire que ce travail de mémoire est fastidieux mais indispensable, au moment où tant de populations sont tentées par des régimes autoritaires.

Heureusement, l’Agent secret est sorti quasiment jour pour jour au moment où Jair Bolsonaro, nostalgique revendiqué de la dictature, est condamné à 27 ans de prison. On ne pouvait imaginer meilleur augure à la carrière de ce film, dont les projections brésiliennes sont, paraît-il, accompagnées de débats enthousiasmants.

Benjamin Croizy