Publié le Dimanche 22 février 2026 à 11h00.

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Film français, 1 h 32 min, en salle.

Valérie Donzelli sait évoquer la gravité du monde en y mettant de la couleur. Elle le prouve, encore une fois ! Elle filme un écrivain sur le chemin escarpé de la précarité, celle des intellectuelEs. 

Quelle qu’elle soit, la précarité ne se résume pas à l’incertitude du lendemain. Ce film nous invite à la regarder en face : la pauvreté, la faim, le froid. La survie. L’humain dans sa condition la plus archaïque. La douce détermination de Paul Marquet, interprété par Bastien Bouillon, nous emmène au bord du gouffre, quand tout semble manquer.

Au bord du gouffre

D’abord photographe, Paul Marquet vit une rupture amoureuse et familiale. Son éditrice retoque son manuscrit : il doit retravailler son texte. Tandis qu’il n’a plus un sou vaillant. C’est la dèche ! Il déménage dans un studio sordide et glacial.

Tout au long de ce récit, s’égrène une question : la précarité, parce qu’elle est liée à l’acte créatif, est-elle subie ou choisie ? « À quoi ça sert d’écrire ? », lui demande sa sœur. « Faudrait au moins que ça marche, qu’il y ait le succès », lui dit son père. Tu pourrais faire autre chose — autrement dit gagner de l’argent — semblent lui dire tous ses proches, inquiets certes mais si peu compréhensifs. Paul dérive ; il sort du cadre. Il n’est pas normal ! Comme si être normal, c’était juste gagner de l’argent… et renoncer à ­produire une œuvre.

Choisir d’écrire

La discrète voix off et les flashs photographiques donnent à entendre et à voir une conscience de plus en plus déterminée, tandis qu’il est de plus en plus silencieux face à ses semblables. De petits boulots en petits boulots, il sombre socialement autant qu’il tient humainement. Il ne sait plus très bien qui il est. Tout lui manque : la reconnaissance sociale, l’argent, l’amour et le soutien affectif. Sa seule identité : ne pas renoncer. « Du moment que j’écris… », clame-t-il.

Hannah Arendt distinguait trois grandes activités : l’œuvre (création, poïesis), le travail (reproduction) et l’action. Trois domaines qui, face au capital, n’échappent pas à la valeur d’échange, à l’utilité immédiate pour le système. Ce que toute la société semble renvoyer à Paul. Survivre, n’est-ce pas pourtant autant choisir que subir ? N’est-ce pas aussi croiser un sourire, un geste réconfortant, de la solidarité et du soutien ? Il faut un peu d’humanité pour que Paul Marquet reste « à pied d’œuvre », tout comme l’un de ses chaleureux compagnons de chantier. Un trait d’espoir dans un océan de marchandisation.

Fabienne Dolet