Publié le Dimanche 28 septembre 2014 à 07h29.

La Commune : L’AIT à l’assaut du ciel ?

Le rôle de l’Internationale au moment de la Commune est difficile à estimer. S’il a plus été le fait de militants que d’une action concertée de parti, dont il serait ardu de trouver une réelle trace, il n’en demeure pas moins que les Internationaux ont imprimé leur patte à cette expérience de premier pouvoir prolétarien, qui en retour a durablement marqué le mouvement socialiste.

Profondément bouleversée par la guerre, désorganisée par les multiples procès qu’elle a subis sous Napoléon, l’Internationale se trouve très affaiblie le 4 septembre 1870 à la chute de l’Empire. Franquin, trésorier de l’organisation, indique au cours d’un interrogatoire qu’elle comptait « 150 membres au moment du 18 mars ». Le chiffre est sans doute nettement supérieur – et face à la police revancharde de Thiers qui gonflait l’importance de l’organisation, Franquin avait tout intérêt à la minimiser –, pour autant on est loin du fantasme des Versaillais, porté notamment par Jules Favre, ministre des Affaires étrangères en 1871 : « J’omettrais un des éléments essentiels de cette lugubre histoire, si je ne rappelais qu’à côté des jacobins parodistes (…) il faut placer les chefs d’une société maintenant tristement célèbre, qu’on appelle l’Internationale, et dont l’action a été plus puissante peut-être que celle de leurs complices, parce qu’elle s’est appuyé sur le nombre, la discipline et le cosmopolitisme ». 

Les estimations les plus sérieuses1 donnent quelques milliers d’Internationaux à Paris, sans doute autour de 2 000, mais peu assidus. La force de l’Internationale avant-guerre reposait sur les corporations qu’elle influençait, voire qui y étaient rattachées. Or, tout le mouvement ouvrier, comme les cercles socialistes, est désorganisé au début de l’insurrection parisienne. Engels estimait pour sa part que « la Commune […], intellectuellement, était sans contredit fille de l’Internationale, quoique l’Internationale n’eût pas remué un doigt pour la faire »2. Il n’a pas tort car on ne trouve pas trace d’une action politique concertée de l’Internationale lors de la Commune, ou alors de piètre importance.3

Enfin, l’Internationale française était profondément divisée idéologiquement entre partisans des théories proudhoniennes, des théories collectivistes, puis à partir de 1870, blanquistes, ce qui ne manqua pas de mettre à mal sa capacité à agir d’une seule voix.

 

Les militants de l’AIT aux avant-postes

En revanche, ses militants (et le public de prolétaires parisiens qu’elle influence depuis les dernières années de l’Empire) y ont joué un rôle de premier plan, d’autant que nombre d’entre eux sont des « figures » du prolétariat parisien, largement reconnus par leurs collègues et appréciés pour leur lutte sans relâche contre l’Empire et les patrons, à l’exemple d’Eugène Varlin.

Aux élections du 26 mars, sur 92 sièges, on compte 23 élus membres de l’Internationale. Varlin, après s’être occupé des Finances, dirige les approvisionnements ; Edouard Vaillant est délégué à l’Enseignement ; Andrieu est en charge des services publics ; Camélinat est directeur de la Monnaie ; Theisz remet en route le service des Postes ; Dereure et Champy sont en charge de la Commission des subsistances ; Debock a la charge de l’Imprimerie nationale ; Jules Beslay – disciple de Proudhon – est à la commission des Finances4.

Les militants de l’Internationale, partout où ils sont présents, tentent de remettre un semblant d’ordre aux services publics pour les faire fonctionner. Ce sont encore les mêmes qui s’investissent dans la garde nationale pour assurer la défense de Paris. Les Internationaux occupent toutes les tâches civiles et civiques possibles : ils contrôlent les chemins de fer et la voirie, collectent l’impôt, se font commissaires et inspecteurs de police, gèrent les canalisations et les services funéraires de la capitale, et enfin partout dans les mairies, travaillent sans relâche. 

 

La Commission du Travail et de l’Echange

Mais c’est au sein de la Commission du Travail et de l’Echange, qu’ils ont peuplée toute entière, que les Internationaux ont joué le rôle politique le plus important. L’œuvre sociale de la Commune est quasi tout entière de leur fait. Parmi ceux qui y ont joué un rôle de premier plan on compte notamment Benoît Malon et Léo Fränkel. Au départ, cette commission devait se charger de remettre en ordre de fonctionnement la voirie, les pompes funèbres, étudier la possibilité d’un chemin de fer souterrain, se charger du paiement par chèque des gardes nationaux, etc., mais rapidement les questions ouvrières s’y sont invitées. 

A partir d’avril, chaque mairie devait disposer de bourses locales du travail pour permettre aux ouvriers désœuvrés de trouver un employeur. Il s’agissait par là de supprimer les bureaux de placement, contrôlés par la police, qui répartissaient les ouvriers au chômage en fonction de l’offre d’emploi et au passage empochaient une commission. Le travail de nuit des boulangers est interdit ; on interdit aussi les amendes et les retenues sur salaires. Sous l’impulsion d’Octavie Tardif et d’Elizabeth Dmitrieff, deux militantes de l’AIT, est examiné la possibilité de mettre sur pied des ateliers associatifs pour fournir du travail aux femmes. Le projet finalisé ne sera prêt que quelques jours avant la Semaine sanglante, et ne sera en conséquent pas mis en œuvre.

Enfin, la Commune soutient la mise en place de coopératives ouvrières pour remplacer les patrons ayant fait défection. Dans l’esprit des Internationaux, il s’agit de remplacer le patronat par une gestion ouvrière de la production, idée fortement teintée de proudhonisme. Mais le temps fit défaut. Les syndicats commencèrent à recenser les ateliers abandonnés, mais un seul  – la fonderie Brosse du XVe arrondissement  – fut confisqué. Cette mesure devait s’accompagner d’une indemnisation. Autant dire que l’on était loin de mesures d’expropriations socialistes, mais c’était dans l’esprit des Communards une mesure de secours d’urgence pour relancer la production.

Faute de temps, faute d’une pensée politique cohérente, y compris chez les Internationaux, la Commune a souvent pallié au plus pressé par des mesures que l’on pourrait juger timorées, mais ce faisant  – et c’est bien là l’essentiel  – elle a mis en branle la classe ouvrière qui, pour la première fois de l’Histoire, de classe passive devenait maîtresse de sa propre destinée. Marx l’a souligné maintes fois : « l’actuel soulèvement de Paris, même s’il succombe sous l’assaut des loups, des porcs et des sales chiens, est l’exploit le plus glorieux de notre parti depuis l’insurrection de juin » ; « son véritable secret le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte des classes des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin découverte sous laquelle l’émancipation économique du travail pouvait être réalisée ».

La Commune, le socialisme et l’AIT

Si, nous l’avons vu, le programme mis en œuvre par la Commune n’était par lui-même guère socialiste, personne ne s’y trompa. Karl Marx comme Bakounine s’en firent les défenseurs acharnés, alors que toute la réaction en Europe vomissait sa haine sur le cadavre de la Commune, la désignant comme étant le fait « d’infâmes bêtes féroces », de « malfaiteurs », de « scélérats », lui reprochant son « cosmopolitisme » et plus particulièrement le rôle qu’y joua l’Internationale, inspirant même l’idée d’une Contre-Internationale des capitalistes5, traquant sans relâche ses militants à travers l’Europe jusqu’en 1879. 

L’enseignement fondamental de la Commune  – et son acte essentiel  – est d’avoir été « la véritable antithèse (…) du pouvoir d’Etat, de l’exécutif centralisé (…) Ce ne fut donc pas une révolution contre telle ou telle forme de pouvoir d’Etat, légitimiste, constitutionnelle, républicaine ou impériale. Ce fut une révolution contre l’Etat lui-même, cet avorton surnaturel de la société ; ce fut la reprise par le peuple de sa propre vie sociale. Ce ne fut pas une révolution faite pour transférer ce pouvoir d’une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution pour briser cet horrible appareil même de domination de classe. » Ailleurs dans La Guerre civile en France, Marx notera encore que « la plus grande mesure prise par la Commune, c’est sa propre existence ». 

 

L’AIT comme organisation joua un rôle modeste dans la Commune. Résultat direct des conséquences de la guerre sur le mouvement ouvrier. Résultat aussi de l’extrême jeunesse de l’AIT, qui en France datait de 1865, et de son hétérogénéité idéologique. Résultat enfin de l’existence avortée de la Commune, qui ne dura que 72 jours. Cette première expérience de pouvoir ouvrier marqua en revanche durablement les mouvements anarchiste et communiste, qui chacun à leur manière s’en réclament. C’est aussi cette expérience politique qui pèsera sur les décisions de la Conférence de Londres, en 1871, puis sur celles de La Haye, en 1872, conduisant à la scission entre partisans de Bakounine et partisans de Marx.

Jihane Halsanbe

 

Notes

1 Jacques Rougerie, « La Première Internationale à Paris 1870-1871 » dans « Jalons pour une histoire de la Commune », 1972.

2 Engels à Sorge, 12 septembre 1874, Correspondance F. Engels – K. Marx.

3 Le 24 mars, le Conseil fédéral de l’AIT reconstitué placarda un Manifeste en faveur de la Commune qui par bien des côtés retardait sur l’action du prolétariat parisien et parlait un langage bien tiède.

4 Beslay peut être tenu – partiellement – responsable de ce que l’on peut juger, à la suite d’Engels, comme « une lourde faute politique ». En effet, c’est lui qui négocia un prêt dérisoire à la Banque de France pour la Commune, au lieu  de s’en emparer, ce qui permit par la suite au Versaillais de tirer des traites auprès de la Banque de France pour remettre sur pied une armée pour écraser la Commune. 

5 Mathieu Léonard, « L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale », La Fabrique, 2011