Publié le Samedi 28 mars 2026 à 17h10.

Du côté de la résistance ukrainienne, sans ambiguïté

Notre documentaire "Anti-authoritarians at war" sera montré dans plusieurs villes d'Italie à partir de la semaine prochaine, à l'occasion d'une tournée de solidarité avec Solidarity Collectives.
Les organisateur•ices de ces projections ont fait l'objet ces derniers jours de pressions et de menaces afin d'annuler ces évènements.
Nous apportons notre soutien aux camarades d'Antiauthoritarian Alliance et de Solidarity Collectives face à ces menaces et traduisons ici le texte publié par Antiauthoritarian Alliance en réponse à ces tentatives d'intimidations

 

Contre le défaitisme déguisé en radicalité. Du côté de la résistance ukrainienne, sans ambiguïté.

Ces derniers jours, nous avons été la cible de séries d'attaques, d'accusations et de tentatives de délégitimation, ainsi que de menaces de violences contre nous et nos évènements que nous ne pouvons pas ignorer. Dans certains cas, cela a conduit à la remise en cause de la possibilité de tenir nos évènements annoncés.

Ce ne sont pas de simples désaccords politiques, mais une campagne qui a pour but de saper le travail que nous menons, d'isoler celles et ceux qui construisent une solidarité concrète et de discréditer les camarades anarchistes qui aujourd'hui participent à la résistance ukrainienne.

Ces attaques n'affectent pas que nous.  Elles ciblent aussi l'autodétermination d'un processus collectif qui fait se réunir différentes subjectivités, qu'elles soient anarchistes ou pas, unies par la volonté de soutenir celles et ceux qui résistent à un véritable acte d'agression. Revendiquer l'autorité de décider depuis l'extérieur ce qu'il est légitime de faire, quelles pratiques sont acceptables et lesquelles ne le sont pas, veut dire s'arroger un pouvoir que nous rejetons.

C'est aussi pour cela que nous prenons la parole : pour que celles et ceux qui nous lisent comprennent clairement le contexte, et parce que nous n'avons pas l'intention de laisser de l'espace à des narratifs déformés ou des reconstitutions arrangeantes.

Il y a quelque chose de profondément indécent dans les écrits de ceux qui, alors qu’un peuple est bombardé, occupé et déporté, trouvent le temps et le ton pour pontifier contre ceux qui résistent. Ce n’est pas seulement une erreur politique : c’est une inversion morale.

Transformer la solidarité concrète en une "complicité avec le militarisme" c'est avoir perdu tout contact avec la réalité matérielle de la guerre.

Ceux qui écrivent sur la "normalisation du militarisme" le font depuis une position de sécurité, loin de la ligne de front, loin des ruines, loin du choix brutal auquel des millions de gens ont fait face : se soumettre ou résister. Parler de "refus du conflit" comme une ligne générale, alors qu'une armée d'invasion avance, n'est pas radical : c'est une manière élégante de dire aux autres de se rendre.

La résistance ukrainienne existe et elle est faite de personnes réelles, pas de catégories abstraites. Parmi elles, il y a aussi des anarchistes qui ont fait le choix de ne pas fuir, de ne pas se soumettre, de ne pas abandonner leurs villes à un pouvoir impérialiste autoritaire. Les dénigrer en les qualifiant de "soldats enrôlés" nie leur autonomie et les réduit à de simples figurants d'un narratif construit sur une base idéologique.

L'équivalence entre l'agresseur et l'agressé est la plus confortable des positions : cela permet de ne pas choisir, de ne pas prendre position, de ne rien risquer. Mais c'est aussi la position la plus hypocrite. Les violences ne sont pas toutes les mêmes, toutes les guerres ne sont pas symétriques et prétendre le contraire revient à occulter la responsabilité de ceux qui envahissent.

Dire que soutenir matériellement la résistance renforce la "machine de guerre" est un sophisme qui ignore un fait basique : sans moyen, celleux qui résistent sont broyéEs. Il n'y a pas de forme "pure" de résistance capable de s'opposer à une armée sans outils pour le faire. Demander cela est du pur moralisme abstrait, utile seulement à ceux qui n'ont pas à supporter les conséquences de leurs mots.

L'appel obsessionnel à la désertion, détaché de toute analyse concrète ressemble à une fuite face à la réalité. La désertion peut être un acte politique dans certains contextes, dans d'autres, cela veut dire laisser le champ libre à l'oppression. La transformer en une solution universelle est un raccourci théorique qui ignore complètement les véritables relations de pouvoir.

Ceux qui parlent de "deux quartiers d'une même prison" construisent un monde imaginaire dans lequel les différences disparaissent et où tout se vaut. Mais dans le monde réel, il y a ceux qui envahissent et ceux qui sont envahis, ceux qui bombardent et ceux qui se défendent, ceux qui imposent et ceux qui résistent. Refuser de voir ces différences, n'est pas de la clarté : c'est un aveuglement politique.

Les anarchistes qui participent à la résistance ukrainienne n'ont pas cessé d'être des anarchistes. Ils opèrent au sein d'une contradiction réelle, essayant de défendre des espaces d'existence contre une menace immédiate. Ce n'est pas une capitulation face à l'État, mais un choix difficile au sein de conditions extrêmes. Le critiquer depuis l'extérieur, sans prendre de risques, est facile - bien plus facile que de le vivre.

La soi-disante "pureté" anti-militariste, quand elle devient un refus de toute solidarité concrète, se transforme en son opposé : une position stérile qui ne change rien et n'aide personne. Pire encore, elle devient un alignement objectif avec ceux qui détiennent le plus de pouvoir, car elle laisse les plus faibles sans moyens.

La solidarité n'est pas un slogan. C'est une position matérielle. Cela veut dire choisir un camp, quand il n'existe pas d'option parfaite. Et aujourd'hui, choisir veut dire se tenir du côté de ceux qui résistent, de ceux qui ne se rendent pas, avec ceux qui essaient de défendre leurs vies et leur liberté, même dans un contexte terrible.

Tout le reste n'est que rhétorique. Et la rhétorique, lorsqu'elle sert à justifier l'abandon des opprimés, cesse d'être inoffensive. Cela devient de la complicité.

Texte original ici