Publié le Dimanche 15 mars 2015 à 07h36.

Nea Philadelphia et le stade de l’AEK, le contexte

La commune de Nea Philadelphia – Nea Chalkidona compte 35 556 habitants et jouxte la municipalité d’Athènes. Au second tour des élections municipales, le 25 mai 2014, la liste de Syriza « Force Citoyenne » emportait la municipalité avec 52,74 % des voix contre 47,26 % pour celle conduite par le candidat de la Nouvelle Démocratie, obtenant 19 sièges sur les 33 qui constituent le conseil municipal. Le nouveau maire, Aris Vassilopoulos, a été membre de l’organisation Kokkino et reste proche de DEA depuis la fusion des deux organisations.

L’affaire du stade de l’AEK empoisonne le climat politique à Nea Philadelphia depuis de nombreux mois. L’AEK, Union Sportive de Constantinople, est un club multisports fondé en 1924 par des réfugiés grecs d’Asie Mineure, dans la foulée de la guerre gréco-turque. Très marqué par cette référence identitaire, l’AEK est réputé compter parmi ses supporters de nombreux sympathisants de gauche, antifascistes, issus des classes populaires.

En déroute financière et sportive, la direction du club a été confiée en 2013 à l’entrepreneur Dimitris Melissanidis, armateur, fondateur et président de l’Aegean Marine Petroleum, troisième compagnie pétrolière du pays. Melissanidis s’emploie à redresser économiquement l’AEK, à lui faire réintégrer le championnat de première division, ce qui passe notamment par la création d’un nouveau stade à Nea Philadelphia. Celui-ci serait baptisé « Stade Sainte-Sophie », en référence à l’Eglise orthodoxe d’Istanbul.

Les visées immobilières de l’AEK pour la réalisation de ce projet impliquent la destruction d’une partie d’un espace vert situé sur le territoire de la commune, en défense duquel une partie des habitants s’est mobilisée, et dont la conservation faisait partie des engagements d’Aris Vassilopoulos et de la liste « Force Citoyenne ». Si Melissanidis avait pu conclure des accords avec l’ancienne municipalité et l’ancien conseil régional (avant donc la victoire de la candidate de Syriza, Rena Dourou), la progression de la gauche dans les collectivités locales concernées a dû l’amener à renégocier certains points (urbanistiques et financiers).

Depuis que ces problèmes sont apparus, des hooligans du club font régner un climat de terreur dans la ville, dont une partie des épisodes est rapportée ci-dessous ; il ne se passe en réalité pas une semaine sans que le maire, des membres de la liste « Force Citoyenne » ou des habitants partisans de la préservation de l’espace vert ne subissent des tentatives d’intimidation.

 

Gestion locale et politique nationale

Cette affaire montre assez bien la limite de ce signifie pour des supporters (a fortiori pour des hooligans) le soutien à un club connoté à gauche pour des raisons essentiellement historiques et identitaires, quand les enjeux sportifs priment tout le reste dans les esprits. Si les incidents sont le fait d’un noyau restreint de hooligans, le soutien au projet de Melissanidis est très large parmi les supporters ; certains mettant en avant les 1500 à 2000 créations d’emplois générées par les travaux de construction, dont 200 à 400 seraient pérennisés par la suite.

Du point de vue des anticapitalistes, cette situation pose d’autres questions. Très actifs dans l’assemblée populaire de Nea Philadelphia (émanation du mouvement des places de 2011), les militants de Kokkino avaient acquis localement une importante légitimité politique, qui s’est traduite par la candidature d’Aris Vassilopoulos aux élections municipales. Propulsé à la tête de la municipalité, celui-ci a immédiatement dû affronter l’offensive de Melissanidis, sans disposer de grands moyens militants pour y faire face.

Alors qu’au plan politique central sont posés, dans et hors Syriza, des enjeux politiques très importants, les révolutionnaires impliqués dans la gestion de la municipalité de Nea Philadelphia ne peuvent guère se dédoubler pour mener tous les combats de front. D’autant que pour Aris Vassilopoulos, il est désormais crucial de disposer d’un soutien politique de la part de la Région et du gouvernement, tous deux maintenant entre les mains de Syriza. 

 

Printemps 2014 : dans le cadre de la campagne municipale, les supporters de l’AEK envahissent deux fois le conseil municipal et organisent deux « rassemblement pacifiques » parallèles aux rassemblements électoraux de Syriza. Le 29 mai, ils envahissent une première réunion du Comité des habitants de Nea Philadelphia – Chalkidona, et l’empêchent de se tenir par des insultes et intimidations.

19 juin 2014 : Le comité des habitants de Nea Philadelphia – Chalkidona appelle à une discussion publique sur le Plan directeur d’aménagement d’Athènes-Attique. Les supporters de l’AEK organisent un contre-rassemblement, occupant la place avant les habitants. Ils insultent, menacent des habitants et membres de la liste « Force citoyenne » (dont Aris Vassilopoulos, fraîchement élu), en frappent certains et font trois blessés (en présence des MAT – les CRS grecs – qui n’interviennent pas).  Un peu plus tard dans la soirée, ils attaquent le local anarchiste « Strouga » avec des jets de pierre, de morceaux de marbre, des pierres… faisant trois nouveaux blessés.

24 juin 2014 : Le Comité des habitants appelle à une réunion publique en présence des maires (tous deux Syriza) de Nea Philadelphia et de la commune voisine de Nea Ionia. Envahie par une centaine de supporters hurlant des slogans et proférant des menaces, la réunion ne peut se tenir.

28 juin 2014 : En riposte au climat de terreur et mafieux qui règne à Nea Philadelphia, le comité des habitants appelle à une manifestation relayée par la gauche (Antarsya et Syriza) et les anarchistes. Préparée de façon quasi militaire, encadrée par un puissant service d’ordre principalement anarchiste, la manifestation est massive et se termine sur la place centrale de la ville, à quelque centaines de mètres des supporters de l’AEK que la police empêche d’approcher.

Décembre 2014 : 17 citoyens connus pour avoir participé à une action en justice pour la préservation du bois trouvent au matin, sur le seuil de leur maison, une lettre d’insultes et de menaces faisant explicitement référence à l’affaire du stade, et portant la signature « Combattants jaunes » (les couleurs de l’AEK sont le jaune et le noir). Le véhicule et le domicile d’un autre habitant de Nea Philadelphia sont attaqués  au cocktail molotov, sur l’entrée de sa maison est écrit « Tu vas mourir » et « Juste l’AEK ».

22 décembre 2014 : Lors de la réunion du conseil municipal, 50 supporters envahissent la salle, frappent et blessent cinq personnes, menacent le maire. La police intervient.

6 janvier 2015 : Lors de la fête de l’Epiphanie qui se déroule au lac de Nea Philadelphia, des supporters rassemblés près du lieu de la cérémonie insultent le maire, le menacent. Celui-ci quitte les lieux sous escorte policière. Quelques minutes plus tard, dans le bois, quinze hooligans interpellent et frappent un journaliste qu’ils considèrent comme défavorable à l’AEK. 

19 janvier 2015 : 1000 supporters de l’AEK se rassemblent près d’une station de métro proche de Nea Philadelphia. Ils détruisent un stand électoral de Syriza où heureusement personne ne se trouvait (Durant les campagnes électorales, l’ensemble des partis installent sur les places centrales des stands, ou kiosques couverts qui sont démontés le lendemain du scrutin).

Par Emil Ansker