Publié le Samedi 14 mars 2026 à 17h00.

Procès du déferlement numérique à Limoges 

Cinq ans après une vaste opération policière menée avec les moyens de l’antiterrorisme, deux militantEs sont jugéEs à Limoges pour des sabotages contre le compteur Linky et la 5G.

Les 19 et 20 mars 2026 à Limoges, à la suite d’une enquête menée avec les moyens de l’« antiterrorisme », deux personnes devront répondre des accusations d’« association de malfaiteurs » et de « dégradations de biens par moyens dangereux pour les personnes ». Les faits incriminés sont des sabotages par incendie (véhicules Enedis et antennes-relais), réalisés en opposition au déploiement du compteur Linky et de la 5G, en février 2020 et janvier 2021.

Le 15 juin 2021, la répression « antiterroriste » — composée de la SDAT (Sous-direction antiterroriste), du PSIG (Peloton spécial d’intervention de la gendarmerie), du GIGN (Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale), de la police judiciaire et de la gendarmerie du secteur — intervenait en Limousin (Haute-Vienne et Creuse) contre plusieurs personnes soupçonnées d’avoir commis des sabotages visant à dénoncer le déploiement du compteur Linky puis de la 5G. Le procès arrive cinq ans après. 

L’Anticapitaliste interviewe deux membres du Comité de soutien aux inculpéEs du 15 juin.

Le comité de soutien a lancé l’« Appel du vivant » : pouvez-vous nous en parler ?

C’est un texte que nous avons rédigé collectivement pour dénoncer les destructions environnementales et sociales qu’induit le déploiement massif de technologies. Sociales, car les relations humaines sont impactées, tout comme les conditions de travail.

Avec cet appel, il s’agit d’ouvrir un débat dans la société sur l’informatisation de nos vies et de notre organisation sociale, afin de susciter une prise de conscience plus large des dégâts provoqués par ces choix technologiques qui nous sont imposés, sans débat, sans consultation ni concertation. Vorace en eau, en énergie et en ressources minières, ce modèle consumériste repose sur une logique de prédation et de pillage que les écosystèmes ne sont déjà plus en capacité de supporter. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, cette dynamique connaît encore une accélération.

Et nous savons que cette critique n’émane pas seulement de nous. En effet, en 2020-2021, plus de 174 antennes ont été détruites dans toute la France.

Les accusations à l’encontre des inculpéEs du 15 juin traduisent-elles une volonté de faire taire la résistance au tout numérique ?

Après les arrestations du 15 juin, nous avons découvert que des moyens de surveillance renforcés avaient été utilisés, bien au-delà des dispositifs policiers habituels : espionnage informatique et téléphonique, balises pour suivre les véhicules… Les mêmes méthodes que celles utilisées contre les militantEs opposéEs à l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure ou contre les opposantEs aux mégabassines.

Pour les inculpéEs du 15 juin, la surveillance a duré près de six mois, avec survols de drones et même d’hélicoptères. Les technologies de surveillance ont été largement mobilisées dans l’enquête, tout comme des moyens financiers disproportionnés, alors que dans ces mêmes zones rurales on ferme des classes et on refuse la protection de femmes en danger au motif qu’il n’y aurait pas de moyens.

Ce qui caractérise l’enquête menée contre les inculpéEs du 15 juin, c’est que la police a construit un récit orienté par une lecture préétablie de ce qu’elle qualifie d’« ultra-gauche », suivant en cela l’imaginaire Tarnac du plateau de Millevaches, alors même que les personnes inculpées vivent à l’autre bout du département. Les éléments de l’enquête ont ensuite été intégrés dans ce récit déjà construit.

Comment la solidarité avec les inculpéEs s’est-elle organisée ?

Nous avons organisé une quinzaine de réunions et de meetings de soutien dans une douzaine de villes en France, notamment grâce au réseau des chorales militantes, mais aussi à des associations comme Écran Total (collectif né en 2013) ou StopMicro (« De l’eau, pas des puces »), mobilisées contre le tout numérique imposé et pour la défense de l’environnement.

Pendant le procès, la solidarité se poursuit : les soutiens, locaux comme nationaux, seront présents avec cantines, chorales et fanfares, mais aussi avec des moments d’échanges et de débats avec des chercheurs, dont Jean-Michel Hupé, invité pour l’occasion par le Cercle Gramsci de Limoges.

Et nous ne comptons pas lâcher le morceau, même après.

Propos recueillis par Aurélie