Entretien avec Julien Le Guet, co-porte parole du collectif Bassines Non Merci !, quelques jours avant l’ouverture d’un énième procès à son encontre, le 21 mai à Paris. Le NPA-l’Anticapitaliste lui assure toute sa solidarité.
Tu viens d’être condamné à six mois de placement sous bracelet électronique et tu fais face à une multiplication de poursuites autour des mobilisations contre les bassines. Comment analyses-tu cet acharnement judiciaire ?
Il y a clairement un sentiment d’acharnement. Les procès qui s’enchaînent : le 21 à Paris pour diffamation envers la préfète des Deux-Sèvres, le 27 en appel pour l’organisation de Sainte-Soline, un passage devant le juge d’application des peines, puis encore un autre procès en diffamation fin juin contre Ludovic Vettioux, le numéro 1 de la gendarmerie sur les manifs de Sainte-Soline. J’ai le sentiment que la moindre broutille peut désormais justifier un passage devant le juge. Sur certaines affaires, j’ai été acquitté, mais ça n’empêche pas les poursuites de continuer. Pour un même fait, on peut me poursuivre à la fois pour dégradation et pour diffamation, avec plusieurs jugements différents à la clé.
Ça fait cinq ans que je subis gardes à vue, auditions et procès, pendant que des plaintes pour menaces de mort ou violences venant de la Coordination rurale sont classées sans suite
Au fond, ça pose surtout la question du rôle du parquet. Ce sont les procureurs qui décident ce qui mérite des investigations, un classement sans suite ou un renvoi devant les tribunaux. Et c’est là qu’on voit le deux poids deux mesures. Ça fait cinq ans que je subis gardes à vue et auditions, pendant que des plaintes pour menaces de mort ou violences venant de la Coordination rurale sont, elles, classées sans suite. L’endroit où le pouvoir garde une influence majeure, notamment à travers Darmanin, c’est précisément là : dans la désignation et le contrôle des procureurs.
Malgré les revers juridiques subis par les promoteurs des bassines, les pouvoirs publics ne semblent pas changer de ligne. As-tu quand même le sentiment que le rapport de forces évolue ?
Même si, en l’absence de nouveaux chantiers, la lutte est dans une phase plus calme depuis quelques années, le rapport de forces continue de produire des effets. Ça fait longtemps qu’on réclame un moratoire sur les bassines, et même s’il n’a jamais été officiellement accordé, il existe aujourd’hui de fait : le sujet est devenu tellement explosif que dès qu’un projet de « réserve de substitution » est évoqué quelque part, il provoque immédiatement des oppositions bien au-delà de nos soutiens habituels.
Sur les bassines, même s’il n’a jamais été officiellement accordé, il existe aujourd’hui un moratoire de fait grâce au rapport de forces
Et il y a les décisions de justice. Encore récemment, à Poitiers, le rapporteur public a demandé la destruction de cinq bassines illégales de l’ASA des Roches, en Charente-Maritime. C’est l’une des bassines qu’on avait collectivement désarmée en 2021, parce qu’elle fonctionnait depuis quinze ans alors qu’elle n’aurait jamais dû être mise en service. Malgré la répression, il y a donc des victoires et une légitimation croissante de la lutte.
Est-ce que la mobilisation reste forte sur le terrain ?
Clairement. Au moment même où le rapporteur public demandait la destruction de cinq bassines illégales en Charente-Maritime, il y avait encore des actions de terrain. Le soir de mon verdict, un groupe revendiquait le débâchage de deux bassines. Ils n’ont toujours pas compris que ce mouvement ne repose pas sur quelques individus, mais sur quelque chose de beaucoup plus large, horizontal et autonome. J’utilise souvent l’image de l’hydre : on coupe une tête, il en repousse dix.
Ils n’ont toujours pas compris que ce mouvement ne repose pas sur quelques individus, mais sur quelque chose de beaucoup plus large, horizontal et autonome
Je sens aussi beaucoup de solidarité autour de moi face à cette nouvelle étape de répression. Même des gens qui ne sont pas spécialement engagéEs contre les bassines trouvent ce qui m’arrive assez scandaleux. Après, je ne veux pas non plus me présenter comme une exception : des militantEs qui subissent des injustices judiciaires ou policières parce qu’ils luttent, c’est malheureusement quelque chose de très courant aujourd’hui.
La répression touche beaucoup les luttes écologistes partout dans le monde, mais particulièrement en France.
Pour moi, Sainte-Soline a été un révélateur de la doctrine française du maintien de l’ordre, qui est déjà extrêmement violente. Les révélations de Mediapart et de Libération l’ont bien montré : les gens qu’on avait en face de nous étaient des fonctionnaires de l’État, avec des discours et des pratiques hallucinants. Et cette doctrine est regardée de près par des régimes autoritaires ailleurs dans le monde. On parle quand même d’un pays qui utilise des armes quasi militaires contre des manifestantEs. Les grenades de désencerclement sont censées être un ultime recours, pas des trucs tirés à 200 mètres avec des Cougar comme à Sainte-Soline.
Quand ça explose à cinq mètres de toi, ça ressemble à une scène de guerre. Même après les Gilets jaunes, beaucoup ont été sidéréEs par le niveau de violence. Sainte-Soline a traumatisé énormément de monde.
Aujourd’hui, toute personne qui représente un contre-pouvoir peut à la fois se prendre des grenades et finir poursuivie devant les tribunaux
Derrière la répression policière, il y a aussi la répression judiciaire. Michel Forst, le rapporteur spécial de l’ONU sur les défenseurs de l’environnement, a lui-même interpellé l’État français. Aujourd’hui, toute personne qui représente un contre-pouvoir peut à la fois se prendre des grenades et finir poursuivie devant les tribunaux. Moi, par exemple, j’ai été condamné pour l’organisation de Sainte-Soline alors que, concrètement, j’étais aussi un manifestant blessé parmi d’autres : coup de matraque, huit points de suture, des dizaines de camarades blesséEs… et ça n’a jamais vraiment compté dans les procès.
Cette violence est systémique. Si on avait les mêmes images dans les quartiers populaires ou en Kanaky–Nouvelle-Calédonie, où les mêmes unités interviennent, on verrait encore plus clairement ce que produit ce maintien de l’ordre à la française.
La répression ne touche pas seulement les luttes écologistes, mais aussi les mobilisations syndicales, les mouvements de solidarité avec la Palestine ou plus largement tous les contre-pouvoirs. En même temps, il y a cette possibilité de voir le RN arriver au pouvoir dans les prochaines années.
La Macronie aura largement préparé le terrain. Et évidemment, si le RN arrive au pouvoir, ça risque encore d’aggraver les choses. Moi, je crains notamment le développement de formes de milices ou de supplétifs du maintien de l’ordre. Mais en réalité, on voit déjà ça aujourd’hui : des préfets qui s’appuient sur certains groupes pour faire le sale boulot, des civils mobilisés aux côtés des forces de l’ordre, comme on l’a vu en Kanaky–Nouvelle-Calédonie avec des barrages tenus par des Blancs armés.
Ce qui vise aujourd’hui les luttes écologistes peut demain frapper les mouvements syndicaux, antiracistes ou internationalistes
Il y a toujours eu un décalage entre ce qui est expérimenté dans les colonies et ce qui arrive ensuite en métropole. La Corse, la Kanaky, les Antilles ont souvent servi de laboratoires pour les doctrines répressives françaises, qui ont ensuite circulé à l’international, notamment vers des dictatures formées aux techniques contre-insurrectionnelles françaises. Donc oui, il y a un lien entre toutes ces répressions. Ce qui vise aujourd’hui les luttes écologistes peut demain frapper les mouvements syndicaux, antiracistes ou internationalistes. C’est pour ça qu’il faut construire des solidarités plus fortes entre toutes ces luttes.
Propos recueillis par Alex Bachmann