Les récents accords conclus entre les États-Unis et une quinzaine de pays africains redessinent en profondeur la coopération sanitaire sur le continent, alors même que Washington vient de quitter l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Ces nouveaux partenariats s’inscrivent dans la stratégie dite America First Global Health, qui conditionne l’aide aux priorités étatsuniennes. Washington a ainsi signé, en décembre, avec une quinzaine de pays, des mémorandums fixant des objectifs précis de surveillance épidémique, de renforcement des laboratoires et d’amélioration des systèmes d’information sanitaire. En apparence, l’Afrique y gagne : visibilité politique accrue, flux financiers, promesse de modernisation de systèmes de santé souvent fragiles.
Au service des trusts étatsuniens
Mais cette montée en puissance du bilatéral intervient au moment où les États-Unis tournent le dos à l’OMS, dont ils étaient le principal contributeur. Ce retrait risque de fragiliser les mécanismes collectifs de réponse aux crises sanitaires, qui bénéficient largement aux pays africains. Il prive l’Organisation d’une part décisive de son budget et accentue la concurrence entre cadres multilatéraux et privés, alors que la lutte contre les pandémies exige coordination et partage de données à l’échelle mondiale. Or, les nouveaux textes conclus avec les capitales africaines prévoient un accès privilégié de Washington aux informations sanitaires et aux échantillons d’agents pathogènes, au seul bénéfice des trusts pharmaceutiques américains. Comme souvent, l’argent public est dépensé pour l’aide, mais le « retour sur investissement » profite aux entreprises privées. Quant aux gouvernements africains, ils sont pris dans un chantage où le financement de leurs politiques sanitaires implique un abandon de leur souveraineté.
Des dérives inquiétantes
Déjà, des dérives sont constatées. En Zambie, l’accès aux fonds d’aide a été conditionné à un accord permettant aux entreprises des États-Unis d’exploiter les richesses en terres rares du pays. Aux États-Unis, la stratégie de Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé, vise à disqualifier la politique vaccinale et à susciter le doute. Cela lui permet de justifier la remise en cause des recommandations américaines et la réduction des financements à la Global Alliance for Vaccines and Immunization (Gavi). Début janvier, il a retiré la recommandation de vaccination universelle des nouveau-nés contre l’hépatite B, invoquant le principe de précaution malgré son efficacité et sa sécurité largement démontrées. Parallèlement, il a financé une étude en Guinée-Bissau pour examiner les soi-disant conséquences sur le neurodéveloppement. Cette étude heurte l’éthique : elle prive délibérément une partie des nourrissons d’un vaccin immédiat, alors que la prévalence de l’hépatite B dans ce pays ouest-africain est très élevée et que le vaccin constitue une intervention de référence, sûre et vitale pour prévenir cirrhoses et cancers du foie. Devant le tollé, cette étude devrait être abandonnée.
Paul Martial