Publié le Mercredi 28 janvier 2026 à 11h23.

Dans un Moyen-Orient sous tension, Arabie saoudite et EAU en conflit

La guerre du Yémen a fissuré la coopération politique et économique entre les EAU et l’Arabie saoudite, fondée sur des intérêts communs au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). 

Initialement alliés contre les Houthis (chiites soutenus par l’Iran), leurs objectifs stratégiques divergents ont conduit à une rupture franche, dont Riyad est pour le moment sorti vainqueur, après avoir bombardé armes, blindés et véhicules tout-terrain envoyés par les Émiratis au Conseil de transition du Sud.

L’Arabie saoudite veut un Yémen unifié sous un gouvernement reconnu internationalement. Les EAU privilégient des alliances avec des acteurs locaux, ici le CTS, contre le gouvernement central, pour accroître leur influence dans le sud de la péninsule, riche en pétrole, et sur les routes maritimes du golfe d’Aden et de la mer Rouge. Ces tensions reflètent un désaccord sur le conflit yéménite, mais elles marquent une rivalité stratégique croissante sur la place de chaque puissance dans la péninsule Arabique. Chacune veut obtenir la reconnaissance de Washington, leur manière d’y parvenir diffère.

Une alliance avec Israël qui s’affirme

Parce qu’ils veulent s’affirmer dans la région en tant que puissance autonome, les Émirats n’hésitent pas à jouer leur propre jeu. Leurs interventions au Soudan, au Yémen ou en Somalie inquiètent fortement l’Arabie saoudite. Le rapprochement des EAU avec l’État hébreu, manifeste depuis les accords d’Abraham en 2020, se renforce même si des différends subsistent (question palestinienne).

Les Saoudiens ont besoin qu’Israël soit intégré à l’architecture de sécurité de la région. Mais les massacres à Gaza ont empêché un rapprochement diplomatique plus complet, principalement à cause de l’opinion publique arabe pro-palestinienne ; les EAU n’ont sur ce terrain pas grand-chose à craindre. 

Le dernier épisode de cette opposition est la reconnaissance de la république autoproclamée du Somaliland par Israël le 26 décembre. Les Émirats ont joué le rôle d’intermédiaires dans ce geste qui vise à assurer à Israël une place stratégique au plus près du Yémen et de l’Iran, au risque de remettre en cause les équilibres régionaux souhaités par Riyad, perturbés par la révolution en cours en Iran.

Un sous-impérialisme extractiviste et prédateur

Grâce à une exploitation massive du travail migrant, l’oligarchie capitalo-monarchique des EAU a transformé sa rente pétrolière en puissance financière, logistique et militaire. Sur le plan stratégique, les EAU demeurent étroitement dépendants des États-Unis pour leur sécurité militaire et d’Israël pour certaines capacités technologiques et de renseignement. Ils exercent une domination régionale réelle par une diplomatie agressive, leur armée et les groupes locaux qu’ils soutiennent. Prolongement de l’ordre impérial mondial, ils en assurent la reproduction dans des régions que les crises politiques et sociales, et les nouvelles conditions environnementales, ont fragilisées.

L’Afrique pillée par un extractivisme sans limite

En Afrique, en particulier en Afrique de l’Est, ils contrôlent des plateformes portuaires et logistiques sur les routes de la mer Rouge, du golfe d’Aden, de l’océan Indien, et investissent dans les infrastructures ferroviaires. Hyper-dépendants pour leur alimentation, les EAU accaparent des terres en Éthiopie, Soudan, Égypte, Kenya, Madagascar. Pour sécuriser les routes maritimes et leurs investissements extractifs, ils développent une intervention militaire directe par des bases militaires (Somaliland), indirecte par le soutien massif à des milices autochtones (Soudan, Yémen).

Les EAU interviennent dans des territoires politiquement fragiles et déjà profondément affectés par les sécheresses, la désertification, l’insécurité hydrique et alimentaire. Cet « extractivisme vert », appropriation intensive de ressources (terre, soleil, vent, eau, minerais, travail), se fait au nom de la transition énergétique. Les investissements « verts » dans des projets solaires, éoliens, hydrogène vert nécessitent des milliers d’hectares ; la fabrication d’hydrogène est très consommatrice d’eau ; leur production est principalement dédiée à l’exportation vers l’Europe ou l’Asie. Loin de bénéficier aux économies locales, l’argent des EAU renforce les gouvernements autoritaires.

Nos tâches

Le sous-impérialisme ne repose plus sur la colonisation territoriale directe, mais sur la captation militarisée des terres agricoles, corridors hydriques, ports, ressources minières, en exploitant les vulnérabilités écologiques et climatiques.

L’anti-impérialisme du 21e siècle doit intégrer pleinement les nouvelles conditions environnementales comme champ de lutte, en refusant toute naturalisation des catastrophes et en identifiant les acteurs qui transforment ces crises en instruments de domination. Nous devons penser ensemble sur­exploitation du travail, dépossession territoriale et ­destruction des conditions matérielles de la vie.