Publié le Vendredi 19 juillet 2013 à 15h17.

Egypte, l’an III de la révolution : La marche des classes populaires vers une conscience politique

En Égypte comme ailleurs, l’auto-organisation s’inscrit dans la marche des classes exploitées pour sortir de leur apathie politique et aller vers une prise de conscience de leur rôle propre. Les révolutions arabes ont ouvert une période de chamboulement de la planète, mais elles sont aussi un déchiffrement des transformations économiques et sociales mondiales et de leurs conséquences sur les chemins que prend la conscience des opprimés en marche vers leur émancipation.

La crise a conduit le capitalisme à la fuite en avant de l’endettement, dont nous voyons les effets ici, mais aussi à la recherche de nouveaux marchés comme de nouveaux prolétaires à bas salaires, à une nouvelle géographie industrielle planétaire, à la mise en concurrence des travailleurs du monde et à la dérégulation mondiale des protections sociales. Telles sont les bases structurelles des soulèvements actuels, de l’Égypte à la Turquie et au Bangladesh. 

En détruisant les structures agricoles traditionnelles, la libéralisation économique mondiale a poussé les pauvres de la campagne à chercher une vie meilleure dans les villes, ce qui a conduit à une urbanisation débridée. Le Caire est passé de trois millions d’habitants dans les années 1960 à plus de 20 millions aujourd’hui. Une foule de villes moyennes et petites ont émergé. Sur les 100 millions d’habitants du monde arabe en 1950, 26 % vivaient en ville. Aujourd’hui ils sont plus de 66 % pour les 350 millions actuels. Alexandrie a plus de cinq millions d’habitants, Port Saïd, Suez, Mahalla, Mansoura, que les luttes nous ont fait connaître, dépassent toutes les 500 000 habitants.

L’Égypte a une population de 85 millions d’habitants, très jeune (âge médian de 24 ans), une densité d’habitat six fois plus importante que celle de la Hollande – la plus forte d’Europe –, une classe ouvrière de huit millions de salariés, avec le secteur industriel le plus développé du monde arabe (24 000 salariés par exemple chez Misr Filature et Tissage sur le site de Mahallah al Kubra), et un secteur informel de petits boulots au jour le jour occupant de 10 à 17 millions de travailleurs. Ces derniers sont plus stigmatisés socialement que des criminels ou des vendeurs de drogue, ils n’ont bien sûr aucune protection en cas d’accident ou maladie, pas de retraite et leurs enfants n’osent le plus souvent pas dire ce que font leurs parents.

Pourtant, c’est ce prolétariat qui a joué et continue à jouer un rôle central dans les soulèvements qui secouent le pays, mais jusqu’à ce jour sans représentation politique. C’est cette contradiction et la marche vers cette conscience des exploités qui sont la clef de tous les faits politiques de ces deux dernières années en Égypte.

 

Des transformations objectives considérables

Cette contradiction trouve ses bases dans la jungle de la ville qui bouscule les traditions et détruit les solidarités anciennes, mais aussi ce qu’il y a de plus pesant et coercitif dans la tradition, créant ainsi un « espace de liberté » mettant à mal les anciennes autorités familiales, patriarcales ou religieuses. « Liberté », certes, d’un prolétariat féminin et enfantin à être exploité sans limites. Mais en même temps qu’elle devient cette jungle, la ville mixte les traditions et les horizons et fait rentrer ces travailleurs dans le prolétariat mondial.

On estime à trois millions les habitants des bidonvilles du Caire aux conditions de vie dramatiques, dont un million dans son seul cimetière. Un million d’enfants abandonnés sont livrés à eux-mêmes dans les rues des villes. Gavroches des temps modernes, on les trouve souvent dans les rangs des Ultras ou en première ligne des affrontements avec la police. En même temps, on compte dans le pays 21,7 millions d’internautes.

Avec la ville, sa concentration des hommes, ses libertés et internet, le poids de la jeunesse s’est démultiplié. Les hommes d’âge mûr, qui jusque là, en assumant l’autorité dans la famille, patriarcale et religieuse, jouaient un rôle modérateur, ont perdu de leur ascendant. De ce fait, devenus plus « libres » aussi, ils se trouvent à leur tour entraînés dans la révolution. Rien de plus étonnant que de les voir prendre leur part aux combats de plus en plus nombreux.

Sur le terrain industriel, l’ouverture à la concurrence mondiale a amené la privatisation des productions d’État les plus traditionnelles, comme le textile dont les entreprises sont souvent rachetées par le capital indien, dans des conditions dégradées pour les salariés. Les terres sont reprises aux paysans au profit de grands latifundiaires. La libéralisation de l’économie mondiale a parfois entraîné une certaine industrialisation, mais surtout la fermeture des entreprises d’État (4 600 fermetures d’entreprises en 2012) et la destruction des services publics, provoquant la croissance de la pauvreté d’un côté.... et de la richesse de l’autre. La pauvreté est passée de 39 % de la population en 1990 à 48 % en 1999 dans les régions urbaines, de 39 % à 55 % dans les régions rurales. Aujourd’hui, plus de 40 % vivent avec moins d’un euro par jour.

De ce fait, en cherchant à échapper aux vieilles institutions dans lesquels ils étaient enfermés, des masses d’hommes ont façonné des vagues d’immigration d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Dans le monde arabe, plus de 22 millions ont émigré, souvent dans les pays du Golfe mais aussi en Europe ou plus loin encore. Dans le désespoir qui frappe ces pays, il n’y avait qu’un échappatoire : fuir à l’étranger, y travailler, faire des études, partir, rêver d’un ailleurs meilleur. Mais une bonne partie des émigrés dans les Etats du Golfe est revenue. Quand aux frontières européennes, elles sont de plus en plus hermétiques... ce qui n’a pas été pour rien dans les soulèvements actuels.

L’urbanisation et l’émigration ont non seulement montré un autre monde, mais l’ont fait pénétrer en provoquant une véritable révolution matrimoniale qui sape les bases des régimes dictatoriaux comme les assises de la religion traditionnelle, fondés tous deux sur la famille patriarcale, le mariage en bas âge et entre cousins germains, la soumission des femmes et un taux de fécondité élevé. En trente ans en Égypte – mais l’évolution est semblable dans tous les pays arabes –, avec une urbanisation considérable et une immigration importante, bien des femmes se sont mises à travailler, l’âge du mariage qui était de 17-18 ans pour les femmes est passé à 23 ans, 27 pour les hommes. Ce qui signifie un célibat plus long et une période de disponibilité à l’action collective également. La fécondité est passé de six à sept enfants à environ trois. On estime le taux de contraception à près de 60 %. Le nombre d’avortements, encore interdits, explose. L’écart d’âge traditionnellement élevé entre époux diminue, comme l’habitude du mariage endogame. La durée du mariage, assez courte du fait des facilités de répudiation pour les hommes, s’allonge. La polygamie a quasiment disparu.

La violence actuelle du traditionalisme religieux est une réaction d’un monde dépassé par cette évolution, dans laquelle l’effondrement électoral brutal des Frères musulmans trouve ses fondements. La place Tahrir, où cohabitaient sans problèmes hommes et femmes, a donné un visage à ce chamboulement en montrant que ces archaïsmes ne sont pas inscrits au plus profond de la nature humaine et ne tiennent que par ces régimes dictatoriaux qui y trouvent leurs assises. 

La famille, le mariage, l’héritage, les frontières nationales, l’éducation, les formes de collectivité, la représentation politique, religieuse et enfin la propriété sont tous en crise. La crise révolutionnaire n’est pas prête de finir.

 

Mobilisations ininterrompues et croissantes

Contrairement à ce qui est souvent dit, la révolution égyptienne n’a été ni étouffée par un soi-disant hiver islamiste, ni ne s’est éteinte peu à peu par usure lente. 

Comme preuve, le mois d’avril 2013, avec 1 462 mouvements de protestation recensés par le Centre international de développement – 48 par jour –, dont 62,4 % ont un caractère économique et social. Cela bat non seulement tous les records de l’histoire égyptienne, mais représente aussi un sommet mondial pour ce mois. En comparant quantitativement, les mois qui ont séparé les deux révolutions russes de 1917 paraissent être un long fleuve tranquille. Car le mois de mars a quasiment été aussi agité avec 1 354 protestations. De fait, depuis la prise du pouvoir par Morsi et les Frères musulmans, en juillet 2012, le nombre des luttes a plus que doublé. La seule année 2012 comptait déjà plus de mouvements que les dix années précédentes. 

Des millions d’Egyptiens ont été entraînés sur la scène politique où ils ont fait leur propre expérience. Certains pour la première fois, et parfois utilisés par leur patron ou directeur pour faire pression sur les autorités. Mais d’autres en sont déjà à leur cinquième ou sixième grève en deux ans, sans parler de la participation à des protestations de quartier ou à des manifestations politiques. Tous, directement ou par capillarité, sont plus expérimentés et organisés qu’ils ne l’ont jamais été. De nouveaux militants se forment, cherchent des aliments idéologiques place Tahrir ou à l’université. Tous les lieux de débats, sortant peu à peu les classes exploitées égyptiennes de leur hébétude, les montrent capables de s’aider elles-mêmes et pesant de plus en plus sur les autres catégories sociales.

Sur les dix derniers mois, depuis que Morsi est au gouvernement, la révolution a d’abord pris en septembre et octobre 2012 la forme de larges mouvements sociaux centralisés à but économique, autour des grèves générales des enseignants et des médecins. En novembre et décembre, elle est devenue un grand mouvement politique autour de l’exigence de la chute du régime, considéré comme une nouvelle dictature. Elle a regroupé le 4 décembre jusqu’à 750 000 manifestants dans les rues du Caire et autour du palais présidentiel, obligeant Morsi à la fuite, sauvé par la pusillanimité de l’opposition qui l’a accompagné dans le détournement du mouvement insurrectionnel dans les urnes d’un référendum constitutionnel et religieux. Avec l’abstention massive lors de ce scrutin en décembre, le peuple a fait l’expérience de la mise en minorité de l’ensemble de ses partis.

En janvier, février et mars 2013, ce sont les villes du canal de Suez en insurrection qui ont massivement bravé l’état d’urgence et ridiculisé l’autorité du pouvoir islamiste qui l’avait mis en place. Mais ce sont aussi les villes ouvrières du delta du Nil, comme Mansoura et Mahalla, qui ont symbolisé la contestation dans tout le pays de l’autorité du gouvernement, de la police et des islamistes, avec de très nombreux sièges du Parti de la liberté et de la justice (Frères musulmans), commissariats ou préfectures, brûlés ou saccagés. Les immenses appareil policier (4 millions), militaire (3 millions) et religieux (2 millions de Frères musulmans) qui imposaient la terreur semblent paralysés. Dans les mosquées, on voit des imams dénoncer le faux islam des salafistes et des Frères musulmans. On y a même vu un très jeune conférencier faire l’apologie de l’athéisme devant une foule de curieux. Il n’est pas même jusqu’à l’université Al Azhar, foyer central de l’islam moyen-oriental, qui ne soit entraînée par ses étudiants dans une contestation tous azimuts.

 

Ruptures successives

Sous le gouvernement de l’armée de janvier 2011 à juillet 2012 et à travers neuf élections, les Egyptiens ont rompu avec leurs illusions sur l’armée et la démocratie représentative. Depuis le gouvernement des Frères musulmans, ils ont rompu avec les illusions sur l’islam politique et apprennent à le faire avec le FSN, front des partis d’opposition sous la direction des libéraux, démocrates et socialistes nassériens.

C’est pourquoi on a vu apparaître à partir de janvier 2013 des milices d’auto-défense, baptisées par la presse du nom commun de Black Block, pour se défendre de l’extrême violence des forces de police, rompant ainsi avec les traditions de non violence légale de l’opposition institutionnelle. C’est pourquoi sont apparus également des amorces d’auto-organisation populaire : conseil de ville à Mahalla et Kafr el Sheick, embryon de police populaire, prison pour les Frères musulmans et ébauche d’éducation prises en main par la population à Port Saïd, témoignant d’une logique où se pose la question de la démocratie directe et donc aussi celui de ses objectifs. 

En mars et avril, en même temps que l’on assistait à un effondrement électoral des islamistes lors du scrutin pour la représentation électorale du milieu étudiant, et que les universités faisaient ainsi un pas de plus vers des foyers d’agitation politique permanente, la révolution, dans une espèce de respiration, se déplaçait vers les questions économiques. En commençant par une grève générale des cheminots, une multitude de mouvements sociaux émiettés, d’usines et de quartiers, ont éclaté contre des hausses de prix et des pénuries de fuel ou coupures d’électricité. Avant que peut-être les baisses des subventions sur les produits de première nécessité, programmées par le gouvernement, n’unifient à nouveau le mouvement sur un même terrain, social mais qui deviendrait alors brutalement politique.

En avril, un fait a été particulièrement significatif. Le grand journal libéral Al Masry al Youm, propriété d’hommes d’affaires, a fermé ses portes. Ceux-ci ont estimé qu’il avait joué son rôle en aidant à la chute de Moubarak, mais qu’aujourd’hui, où les temps sont à l’alliance entre islamistes et libéraux, une information libre ne pouvait que profiter à la classe ouvrière. En réponse, pour sa dernière parution, ses journalistes ont fait un numéro spécial expliquant qu’il ne pouvait y avoir de démocratie réelle sans démocratie économique et justice sociale !

La convergence actuelle de la perte des illusions et du développement des luttes ouvre la voie à différentes formes de démocratie directe, tendant par là à traduire en actes les évolutions souterraines qui ont transformé les relations entre les hommes et les femmes, le type de famille, de mariage, l’héritage, l’éducation, la religion et la propriété : questions de la révolution permanente.

Ce n’est qu’habités de cette conscience émergente que les hommes peuvent se rendre acteurs de leur propre histoire au travers de leurs luttes. Celles-ci ont commencé par la prise des places publiques, elles ont continué par la construction de syndicats et associations diverses. Elles pourraient se poursuivre par des comités de lutte d’usines, ou de villes et leurs coordinations à des échelles, pourquoi pas, transfrontalières. C’est alors que leur portée sera d’autant plus grande que leur langage sera commun à l’humanité nouvelle qui se cherche des rives du Nil jusqu’aux rives du Bosphore.

Par Jacques Chastaing

 

Fin juin, la fièvre monte à nouveau

Depuis dimanche 16 juin et la nomination par Morsi de sept nouveaux gouverneurs des Frères Musulmans, plus un du groupe terroriste Jamma Al Islamiya (responsable de l’attentat qui avait tué 58 touristes en 1997) dans la région de Louxor, les affrontements ne cessent pas devant ou dans les sièges des gouvernorats de plusieurs villes.

Ainsi à Menoufya, les routes d’accès au gouvernorat sont coupées depuis trois jours par des manifestants, tout comme les câbles téléphoniques du siège du gouvernorat. Le bâtiment du gouvernorat de Fayoum a été saccagé. A Gharbeya, des combats ont lieu pendant que le siège des Frères musulmans a été incendié, tout comme le siège du FJP (parti des Frères musulmans) à Tanta, et que le bâtiment du gouvernorat a été partiellement détruit et des armes de la police dérobées. A Damiette, le gouverneur n’a pas pu rentrer dans le siège du gouvernorat, bloqué par les manifestants. A Kafr el Sheikh, le gouverneur a vu sa voiture brûlée pour la deuxième fois (déjà en février 2013) et sa maison attaquée au cocktail molotov. A Mahalla, les affrontements ont eu lieu dans les rues de la ville tandis que les sièges des gouvernorats d’Ismaïlia, Daqahliya et Beni Souef étaient bloqués par des sit-in, tout comme celui de Louxor où les salariés du tourisme, portant des pancartes disant « Nous ne voulons pas des terroristes », ont appelé à maintenir le sit-in jusqu’au départ du gouverneur. Enfin, le bureau du député Sayed Askar, ancien responsable des affaires religieuses au parlement, a été saccagé.

En même temps, la tension sociale grandit avec une inflation annuelle officielle de 8,2 % (en mai), c’est-à-dire une augmentation des prix courants de parfois 40 %. Le bureau des statistiques constatait ainsi une baisse des achats de 70 %, les gens n’achetant plus que les produits de première nécessité. Les coupures d’électricité et la pénurie de carburant ont provoqué ces derniers jours une recrudescence des tensions à proximité des stations-service. En ont résulté des bagarres voire des tirs d’armes à feu et de nombreux barrages routiers, comme sur la route Le Caire-Alexandrie, ou de voies de chemins de fer par une population exaspérée ; des blessés ont été relevés parmi les manifestants comme dans la police.

Dans ce contexte de difficultés économiques grandissantes, on voit de plus en plus de gens réduits à piller les sites archéologiques, comme à Beni Souef pour vendre des objets aux touristes. Selon les estimations, 1,6 millions d’enfants travaillent dés l’âge de 5 ans, surtout dans l’agriculture ou comme domestiques. Des grèves éclatent pour les salaires (record mondial de manifestations depuis le début de l’année 2013), comme dernièrement celle des employés de l’université d’Alexandrie, qui a occasionné sa fermeture.

La campagne de signatures dite « Rébellion », soutenue par l’ensemble de l’opposition, vient d’annoncer qu’elle avait récolté plus de 15 millions de signatures déclarant l’illégitimité du président Morsi et appelle à une manifestation massive le 30 juin. Tandis que les partis libéraux, socialistes nassériens et démocrates réclament des élections présidentielles anticipées, beaucoup entendent imposer le départ immédiat du président à travers l’occupation illimitée de la rue et des places. En attendant, le pouvoir multiplie les arrestations et condamnations d’opposants, pendant que des groupes salafistes appellent à manifester de manière permanente du 21 au 30 juin et à former des comités populaires pour protéger le palais présidentiel qui sera la cible de la manifestation au Caire.

La révolution continue.