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Publié le Dimanche 20 novembre 2016 à 11h27.

Egypte : Qu’est devenue la révolution de 2011 ?

Le processus de retour au régime en place avant 2011 a franchi un pas décisif avec le coup d’Etat des militaires du 3 juillet 2013, qui a renversé le premier président civil élu, Mohamed Morsi. Le général Al-Sissi a rapidement entamé la restauration de l’ancien régime par une répression sans précédent et une offensive néolibérale d’ampleur. Mais si la contre-révolution a gagné cette bataille, l’avenir de la révolution se joue sur le long terme.

 

Processus révolutionnaire et contre-révolution

Le processus révolutionnaire égyptien qui a débuté le 25 janvier 2011 s’est vite confronté au processus contre-révolutionnaire à partir du 11 février 2011, date à laquelle le Conseil suprême des forces armées (CFSA) a détourné la vague de protestation dans le but de préserver l’ancien régime. Les deux processus s’affrontèrent alors et évoluèrent en fonction des rapports de forces. Avec l’élection de juin 2012, le CSFA n’était plus en mesure de reprendre le pouvoir et laissait le gouvernail gouvernemental aux civils, qui devaient s’atteler à la tâche périlleuse de s’affronter à la révolution en marche. Les Frères musulmans jouèrent le rôle de l’alternative contre-révolutionnaire qui offrait à l’ancien régime la possibilité de contenir le processus révolutionnaire. Mais ce dernier continua à se développer et connut son apogée le 30 juin 2013, avec des manifestations dans tout le pays auxquelles participèrent vingt millions de personnes.

Cette nouvelle vague de protestation fut à son tour détournée le 3 juillet 2013 par les militaires, qui reprirent le pouvoir et entreprirent de restaurer l’ancien régime en s’appuyant sur deux axes : une offensive néolibérale et une répression féroce.

 

L’offensive néolibérale1

L’Egypte et le Fonds monétaire international (FMI) ont signé fin août 2016 un accord pour un prêt de 12 milliards de dollars s’étalant sur trois ans. En contrepartie, les autorités égyptiennes doivent adopter des réformes économiques drastiques pour augmenter les revenus de l’Etat et réduire leurs coûteuses subventions publiques. « Le Parlement a approuvé le projet de loi présenté par le gouvernement concernant la Taxe sur la valeur ajoutée ». La TVA remplace une autre taxe sur les ventes qui était de 10 %. Selon le gouvernement, une cinquantaine de produits et de services sont exemptés de la nouvelle taxe, dont des produits de première nécessité comme le pain.

Une lettre ouverte signée par le Parti de l’alliance populaire socialiste2, Karama3, Egypte forte4, le Courant populaire5, le Parti communiste et des personnalités comme Hamdeen Sabahi6 ou Georges Ishak du Conseil national des droits de l’homme, a été adressée à Sissi pour qu’il suspende les négociations avec le FMI. Les signataires y dénoncent la politique économique suivie jusque là, qui ne tient pas compte des intérêts des travailleurs, et critiquent en particulier :

- la dévaluation de la Livre égyptienne (LE) intervenue en mars (- 13 % et maintenant aux alentours de 15 %),

- l’instauration de la TVA,

- la poursuite des privatisations des entreprises d’Etat,

- la nouvelle loi sur la Fonction publique qui met un coup d’arrêt aux embauches de diplômés.

Cette lettre met en garde contre le risque de voir la dette de l’Egypte s’élever dangereusement si l’on ajoute au prêt du FMI celui de 25 milliards de dollars accordé par la Russie pour financer la centrale nucléaire de Dabaa, et si l’on prend en compte les baisses très importantes des investissements directs, des revenus du tourisme et du Canal de Suez ainsi que celles des devises envoyées par les Egyptiens de l’étranger.

Selon cet accord, l’Egypte devrait abaisser son déficit de 10 % en un an, procéder à une deuxième dévaluation et supprimer les subventions sur les prix du carburant d’ici 2019, prix qui augmenteront de plus de 65 % durant l’année fiscale 2016-2017.

En 1977, une réduction drastique des subventions comme celle-ci avait déclenché les célèbres émeutes de la faim. Si aujourd’hui cela n’a pas encore provoqué d’émeutes, c’est dans une large mesure à cause du climat de peur créé par la répression sanglante en cours des Frères musulmans et des forces progressistes, ainsi que par la permission de tuer donnée aux forces de sécurité pour imposer l’interdiction de manifester.

 

Une répression féroce

Le gouvernement militaire égyptien est devenu l’un des plus répressifs du monde, bien plus répressif que sous la dictature policière de Moubarak contre laquelle les jeunes se sont battus. Aujourd’hui, il est interdit de manifester, les tagueurs sont punis de prison ferme, toute liberté d’expression est sévèrement réprimée, les réseaux sociaux sont muselés, des dizaines de milliers d’opposants au régime croupissent dans les prisons ou sont tout simplement portés disparus. En 2016, l’Égypte a été jugée un des pays les plus liberticides au monde par le Legatum Institute, en se classant 140e sur 142 pays pour l’index des libertés personnelles – seuls le Yémen et le Soudan seraient plus liberticides que l’Egypte.

En Egypte, plusieurs ONG accusent le gouvernement et la justice d’utiliser la détention provisoire comme un moyen de punition politique. Un cas célèbre est celui du photojournaliste Shawkan. Avec 343 autres personnes, il encourt la peine de mort pour avoir manifesté le 14 août 2013 contre la dispersion ultra-violente, par la police égyptienne, du sit-in pro-Morsi de Rabaa Adaweya. Il faisait un reportage sur cette évacuation pendant laquelle les forces de l’ordre ont tué plus de 1000 personnes en moins de 24 heures. Il est aujourd’hui en détention provisoire depuis plus de trois ans, une violation du droit international mais également du droit égyptien. En Egypte, plusieurs centaines de personnes se trouvent en détention provisoire depuis plus de deux ans. L’ONG égyptienne Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR) estime que la détention provisoire a remplacé la détention administrative utilisée pendant les trente ans d’état d’urgence sous Hosni Moubarak.

Malgré cela des luttes continuent d’exister, à l’image de celle des ouvriers du chantier naval d’Alexandrie. Leurs revendications : de meilleures conditions de travail, une demande d’assurance santé pour leurs familles, un accès aux hôpitaux militaires, une compensation financière pour les travaux dangereux et une augmentation de salaire (celui-ci étant d’environ 800 livres, équivalant à 80 euros). Suite à cette lutte, quinze salariés sont détenus depuis plus de quatre mois.

Le « crime » qui leur est reproché est d’avoir commis des actes conformes aux conventions internationales en vigueur concernant les droits des salariés, et dont l’Egypte est signataire. Ils sont en effet accusés d’avoir « poussé les travailleurs de différents secteurs de l’entreprise à cesser le travail ainsi qu’avoir appelé à des rassemblements et organisé une mobilisation à l’intérieur de l’entreprise visant à bloquer la production et semer le désordre ».7

 

  • 1. Voir « Egypte, état des lieux » http ://www.europe-solidaire.org… ?article38973
  • 2. L’Alliance populaire socialiste / Tahalouf / Socialist People’s Alliance, a été crée le 26 janvier 2011. Elle regroupe divers courants issus de la gauche et de l’extrême-gauche (dont des militant-e-s issu-e-s des Socialistes révolutionnaires).
  • 3. Karama est un courant post-nassérien de gauche, très actif dans les mobilisations ayant précédé la chute de Moubarak.
  • 4. Egypte forte est dirigé par l’ancien Frère musulman Abdel Aboul Fotouh.
  • 5. Le Courant populaire est le parti dirigé par Hamdeen Sabahi (voir note suivante).
  • 6. Hamdeen Sabahi se réclame de Nasser. Il était arrivé en troisième position à l’élection présidentielle de 2012, avec seulement 3 % de moins que le candidat arrivé en deuxième.
  • 7. Union syndicale Solidaires : Communiqué et courriers au Président égyptien et au Ministre du travail, https://solidaires.org/S… et http://www.ctuws.com/en/…]

    Après plusieurs reports, le tribunal militaire a rendu le 18 octobre un premier jugement. Cinq des quinze salariés détenus ont été relâchés en échange de leur démission, et pour les autres il faudra attendre le prochain jugement qui aura lieu dans un mois.

     

    L’Etat français aux côtés des généraux

    Le pouvoir français est partie prenante de cette répression, car c’est dans ce même chantier naval que doivent être construites trois des quatre corvettes Gowind achetées par l’Egypte dans le cadre du contrat d’armement conclu avec la société française DCNS. Le gouvernement français, qui sous-traite en Egypte la construction d’une partie de ses contrats d’équipement militaire, participe à la normalisation de la répression du mouvement ouvrier égyptien et à la dégradation des conditions de travail. Il n’a jamais pris aucune mesure concernant la violation des droits de l’Homme et continue à passer des contrats d’armements avec notamment la vente de 24 Rafale, un satellite militaire et d’autres projets à venir.

    En 2016, la France est passée deuxième au morbide palmarès des pays vendeurs d’armes au monde. Sur le plan géopolitique, au moins deux facteurs favorisent aujourd’hui l’activisme militaire et les ventes d’armes de la France. D’abord, l’écho du mouvement  révolutionnaire qui a renversé la dictature de Ben Ali et de Moubarak a été entendu dans d’autres pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Les mobilisations de millions de personnes dans les rues ont abouti au renversement ou tout au moins à l’affaiblissement de régimes dont la longue existence a reposé sur le soutien des pays capitalistes dominants, et dont la survie en dépend encore plus. La décomposition accélérée d’un certain nombre d’entre eux conduit les pays dominants à soutenir les régimes vacillants, et requiert parfois de leur part une intervention militaire directe. Ensuite, les hésitations de l’administration Obama, qui mesure les risques d’opérations massives au sol au Moyen-Orient comme ceux que pourraient induire des ventes d’armesIls ont ainsi cessé les ventes au régime égyptien. Voir, sur ces différents aspects, http ://www.liberation.fr/planet… et http ://www.liberation.fr/planet…], ont ouvert une fenêtre d’opportunité pour les interventions militaires et les ventes d’armes de la France.

     

    Les forces d’opposition en mouvement

    Le processus révolutionnaire a modifié en profondeur le paysage politique égyptien. Les différentes expériences de lutte durant une dizaine d’années ont permis lors de la révolution la création d’une pléthore d’organisations politiques et l’apparition de syndicats indépendants. Peu ont survécu aux différentes vagues de répression et aux divergences internes. Les différentes formes d’opposition au régime militaire qui subsistent continuent un travail souterrain de lutte clandestine, qui sert de toile de fond aux recompositions politiques en cours.

     

    L’illusion nassérienne

    Hamdeen Sabahi, homme politique nassérien opposant de longue date à Sadate et Moubarak, avait été le candidat surprise des élections présidentielle de 2012. En effet, considéré au départ comme un candidat marginal, sa popularité augmenta rapidement dans les sondages au cours des derniers jours précédant le premier tour de l’élection. Il termina troisième avec 20,7 % des voix contre 24,8 % pour Morsi et 23,7 % pour Shafiq (le candidat des pro-Moubarak). Fort d’un tel résultat, il tenta alors d’unifier les nassériens autour d’un nouveau parti, le Courant populaire, avec des personnalités telles que le journaliste Abdel Ghani, le dirigeant du syndicat indépendant (mais futur ministre du Travail de Morsi) Kamal Abou Eita, le fils de Nasser, Abdel Hakim…

    Hamdeen Sabahi incarnait alors une nouvelle figure d’opposition proposant une troisième voie entre l’armée et les Frères musulmans. Mais à partir de 2012, sa critique s’est centrée principalement sur l’organisation des Frères. Il s’est écarté d’une position de troisième force politique en participant à la création du Front de salut national (FNS), ce qui marquait un changement d’attitude par rapport au CFSA. N’ayant pas tiré le bilan de la gestion du pouvoir par le CFSA après la chute de Moubarak, Sabahi n’analysait pas l’armée comme une force jouant un rôle de premier plan au service de la haute bourgeoisie égyptienne, mais comme une force patriotique au service du peuple. Il s’est logiquement rangé à ses côtés lors du coup d’Etat du 3 juillet 2013, trahissant ainsi la volonté de la révolution égyptienne d’en finir à la fois avec l’armée et avec les Frères musulmans.

    En fait, la plupart des dirigeants du FSN partageaient les mêmes intérêts de classe que le gouvernement Moubarak – ou même celui de Morsi. Les revendications de la jeunesse révolutionnaire ne pouvaient pas trouver d’écho dans ce front, qui tentait de négocier avec les deux faces de la contre-révolution.

     

    Où en sont les révolutionnaires ?

    Les forces révolutionnaires égyptiennes ont beaucoup souffert des années 1980/1990, d’une part à cause du contexte régional (intervention soviétique en Afghanistan, guerre civile libanaise, accords de Camp David concernant la Palestine), d’autre part du fait d’un contexte national de forte répression. Le mouvement ouvrier a été privé de continuité organisationnelle entre les années soixante-dix et la révolution de 2011. C’est une gauche révolutionnaire faible et divisée qui s’est engagée début 2011 dans le processus révolutionnaire.

    La révolution a recomposé le champ révolutionnaire. Le positionnement face aux Frères témoigne des divergences au sein des gauches. En effet, si dans les années soixante-dix les islamistes étaient aux yeux de la majeure partie de la gauche égyptienne des forces fascisantes au service de la bourgeoisie, on peut voir aujourd’hui certaines organisations tenter des alliances ponctuelles avec les Frères, notamment dans la lutte contre le régime militaire.

    Tandis que la totalité de la gauche stalinienne et de la gauche nassérienne estime que l’organisation des Frères est fasciste et tend la main à Sissi, une minorité à gauche, notamment mais pas seulement les Socialistes révolutionnaires, considère que les Frères sont une organisation réactionnaire de masse implantée dans la société égyptienne, avec laquelle il est possible de construire des alliances ponctuelles tout en restant indépendant à la fois de l’Etat et des Frères. Ceux qui s’opposent à cette orientation rétorquent que dans ce genre d’alliance, vu la disproportion des forces en présence, les militant-e-s de gauche se retrouveraient totalement satellisés par les Frères musulmans.

     

    Quelles perspectives ?

    Alors qu’après la destitution de Mohamed Morsi, le 3 juillet 2013, l’armée avait reçu un large soutien de la population, la répression, mais surtout le fait que les conditions de vie ne se soient pas améliorées mais bien au contraire dégradées ont entamé sa popularité ainsi que celle du gouvernement. La répression dont ont été victimes les Frères musulmans a entraîné une radicalisation de certains d’entre eux. Les forces de gauche, quant à elles, tentent de faire émerger des revendications démocratiques pour résister à la vague répressive de la contre-révolution.

    Un bel exemple en a été la manifestation du 25 avril 2016 qui a rassemblé, malgré leurs divergences, l’ensemble des forces démocratiques et progressistes suite à la rétrocession par l’Etat égyptien des îles Tiran et Sanafir (qui commandent l’entrée du golfe d’Aqaba) à l’Arabie Saoudite, contre la promesse d’un prêt. Ce jour-là, plusieurs milliers de protestataires se sont retrouvés dans la rue avec le mot d’ordre « l’Egypte n’est pas à vendre », ce qui n’était pas arrivé depuis de longs mois.

    Malgré la répression qui s’en est suivie, c’est l’exemple de ce qu’il faudra faire pour que la révolution se poursuive. En effet, rien n’est à attendre d’un processus « par le haut », à l’image de la stratégie de Hamdeen Sabahi. Seul un mouvement large des jeunes et des travailleurs, comme celui qui a entraîné la chute de Hosni Moubarak, peut faire advenir un nouveau monde qui tarde à naître dans une région durement marquée par les conflits, les guerres civiles et le terrorisme. Plus que jamais, seule la réalisation des objectifs de la révolution peut éviter le choc des barbaries.

    Dominique Lerouge et Tomas RicardoAvec le concours d’une camarade résidant en Egypte.