Publié le Mardi 20 janvier 2026 à 15h18.

Il n’y a pas de cessez-le-feu à Gaza pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de guerre

Nous publions avec un peu de retard cette intervention de Marie Schwab, qui nous fait l'amitié de nous envoyer les textes de ses prises de paroles depuis plus de deux ans.

Quand il est arrivé à l’hôpital, son enfant dans les bras, les soins intensifs étaient hors service. Alors il s’est installé dans un coin, et pendant des heures, il a chanté des prières, jusqu’au dernier souffle de l’enfant qu’il berçait contre lui.

Dans l’immense cratère creusé par les bombes larguées sur des tentes dans le quartier d’al-Zeitoun, jeudi, à Gaza-Ville, une enfant cherche des pains enfouis dans le sable.

Il n’y a pas de cessez-le-feu à Gaza, pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de guerre en Palestine. Mais huit décennies de colonialisme de remplacement conjugué au génocide par paliers. (1)

On ne met pas un terme à 80 ans de nettoyage ethnique en donnant une couverture légale à un régime colonial d’occupation militaire. Mais en mettant hors d’état de nuire les auteurs et en démantelant l’entité qui viole un à un tous les principes du droit international.

Il n’y aura pas de trêve en Palestine tant que les notions de sionisme et son corollaire, le colonialisme de remplacement, resteront absents du discours politique et médiatique.

Effacement du récit palestinien

Le fait est qu’à la libération des camps, il ne s’est trouvé personne en Europe pour dire « restez » aux rescapés. Les seuls à avoir compris que le sionisme était une erreur étaient les Juifs eux-mêmes. (2)

En France, les médias essaient de nous faire croire que nous comprenons mal ce que nous voyons, qu’un enfant visé à la tête n’est pas un enfant visé à la tête. Reconnaître pour ce qu’ils sont les groupes de résistance et les actes de résistance est criminalisé, tandis que les accusations d’apologie du terrorisme et d’antisémitisme n’ont pas pour but de protéger quiconque, mais de justifier un génocide.

Car, comme le souligne le chercheur palestinien Tareq Baconi. « les médias et les politiques sont engagés idéologiquement dans le génocide. Ils n’ont pas seulement fermé les yeux, ils sont engagés idéologiquement dans l’effacement du récit palestinien et font tout pour qu’il ne mette pas en péril le récit sioniste et le monde sioniste dans lequel ils vivent dans leurs prétendues démocraties occidentales. (…) Si le Hamas disparaît demain, les Israéliens trouveront toujours une excuse pour justifier les morts palestiniens. Car tel est le sionisme. Le sionisme est fondé sur l’effacement des Palestiniens, sur la création d’une terre sans peuple. C’est l’essence même du sionisme. (...) Il y aura toujours ce narratif justifiant la violence israélienne. » (3)

La gestion génocidaire du quotidien

On ne stoppe pas un génocide en lui donnant une couverture morale et politique et en armant ceux qui le commettent.
On ne met pas un terme à l’oppression coloniale en déshumanisant le peuple qui résiste.
Ce n’est pas en « demandant » à l’occupant de laisser entrer un peu plus de camions qu’on met fin à un blocus génocidaire.
Ni en refusant de nommer l’agresseur et en fabriquant une prétendue « immunité » à un criminel de guerre sous mandat d’arrêt international qu’on « œuvre pour la paix ».

Voilà pourquoi l’occupant poursuit à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, la politique qu’il mène depuis toujours, et qu’il a toujours été encouragé à mener : déposséder, expulser, voler, enfermer, assassiner, bloquer, couper.
Voilà pourquoi les Palestiniens continuent de faire ce que leur instinct de survie et leur dignité leur ont appris : résister, reconstruire, contourner, replanter, rétablir, réparer, documenter.

Grandir ou mourir sous occupation

En Palestine, les enfants grandissent trop vite, ou pas du tout. Il y a bien longtemps que les assassinats et les pogroms ne constituent plus un événement mais l’ordinaire d’un quotidien sous occupation. Au début des années 2000, on pouvait voir aux murs du salon de chaque maison de Cisjordanie les portraits des membres de la famille assassinés par l’occupant. À Gaza, le Dr Iyad al-Sarraj documentait il y a plus de 25 ans que 40 % des enfants avaient vu le corps d’un proche assassiné par l’occupant. (4)

À Gaza, les bébés meurent d’hypothermie. Cependant ce n’est pas l’hiver qui est meurtrier, mais l’inertie du monde qui, après avoir regardé l’occupant bombarder une à une les maisons, le laisse bloquer l’entrée d’abris, de vêtements, de couvertures, de chauffage.

Ce qui va se passer dans les prochaines semaines est écrit et approuvé, on n’attend plus que les images live, tandis que les camions bloqués de l’UNRWA contiennent à eux seuls de quoi fournir un abri à 1,3 million de personnes.

« Nous ne demandons pas la charité, nous demandons nos droits », rappelle Mahmoud Skiek, un père de famille dans une tente inondée, à qui les bombes israéliennes ont arraché les jambes, à Saraya.

Vivre dans un camp de concentration à ciel ouvert

L’occupant continue d’imposer des conditions calculées pour détruire physiquement le groupe et utilise la peur, le désespoir, l’exténuation et l’absence de perspectives comme armes de guerre pour casser la société et son esprit de résistance et réduire toute projection dans l’avenir à la quête sans fin de vêtements, de nourriture et de médicaments.

« Je partage le pain entre mes enfants. Quand ils se nourrissent, c’est comme si je mangeais », déclare Maysoun. « Être une femme à Gaza, c’est endurer l’impossible, tout en continuant à aimer », résume la journaliste d’Al Jazeera Hind Khoudary. (5)

Cinq morts par jour, par ciblage direct, c’est le prix moyen considéré comme juste par nos dirigeants pour un « cessez-le-feu » dans le camp de concentration de Gaza.

Quand il pleut, l’occupant ouvre les digues de ses réservoirs et le trop-plein se déverse dans l’ouad qui traverse Gaza d’est en ouest, inondant des milliers de tentes. (6)

Résister pour exister

« Tenir bon, c’est la seule option », déclare Mohammed Mhawish, journaliste et écrivain. « La vie reprend par fragments. (…) Quand vous me voyez vous pensez voir de la résilience, mais il y a en moi un abîme de traumatismes non résolus. » (7)

Rahaf, 13 ans, s’occupe seule de ses quatre petits frères et sœurs depuis qu’elle a perdu sa mère, assassinée par le blocus israélien, et son père, tué par un missile israélien, qui a aussi déchiqueté son petit frère. Rahaf et ses frères et sœurs font partie des 58 000 enfants orphelins de Gaza. (8)

Cisjordanie : une vie sous strangulation coloniale

En Cisjordanie, la vie tout entière s’organise autour de deux questions : où est l’armée d’occupation ? Où sont les colons ?

L’occupant impose des restrictions de pâturage et de cultures, empêche les récoltes, construit des colonies au cœur et autour des villes palestiniennes, coupant les villes de leurs terres, isolant les villages. Soixante-deux % de la Cisjordanie, en zone C, est quasiment inaccessible aux Palestiniens.

Les combattants des Brigades des Martyrs d’al-Aqsa n’ont jamais vu al-Aqsa. Les habitants de Tulkarem n’ont jamais vu la mer, à 15 km de chez eux.

Ibtissam, 85 ans, regarde l’occupant déraciner les oliviers que son arrière-grand-père avait plantés.

Une culture de la résistance

De la naissance à la mort, la vie des Palestiniens est rythmée par la violence coloniale, mais aussi par la résistance collective à l’oppression. Coopératives familiales, écoles clandestines, transmission de la mémoire, danses, chants, récits : survivre est un acte politique.

« Israël peut interdire les ONG et les journalistes internationaux, arrêter nos soignants et bombarder nos poètes », écrit Yousef Aljamal. « (…) Mais il ne peut interdire notre lutte pour la justice et notre désir inné de nous entraider dans la survie. (…) Gaza signifie liberté, sacrifice et amour, même parmi les tentes et les gravats. Et elle se relèvera des ruines, comme elle l’a toujours fait. » (10)

 

Marie Schwab, le 11 janvier 2026

 

(1) « Incremental genocide », expression utilisée par Ilan Pappé.

 

(2) Hanna Arendt dénonce dès le début des années 1940 l’ethno-nationalisme inhérent au sionisme.

 

(3) What happens when your story collides with genocide ? Tareq Baconi on Gaza (vidéo), Out Loud with Ahmed, 19.12.2025

https://www.youtube.com/watch?v=aOBTTVZ1IQA

 

(4) Etude évoquée par Christophe Oberlin : Un chirurgien dans l’horreur de Gaza avec Christophe Oberlin, TSBC (vidéo), TheSwissBox Conversation, 8.10.2024

https://www.youtube.com/watch?v=oRY4l3WzClA

 

(5) What being a woman in Gaza means in this genocidal war, Al Jazeera, 31.12.2025

https://www.aljazeera.com/features/2025/12/31/what-being-a-woman-in-gaza-means-in-this-genocidal-war

 

(6) Tareq S. Hajjaj, Amid disastrous flooding of displacement camps in Gaza, Israel bans humanitarian organizations providing relief, Mondoweiss, 1.1.2026

https://mondoweiss.net/2026/01/amid-disastrous-flooding-of-displacement-camps-in-gaza-israel-bans-humanitarian-organizations-providing-relief/

 

(7) ‘Peace’ on paper, but catastrophe continues on the ground in Gaza (vidéo), The Take, Al Jazeera, 8.1.2026

https://www.youtube.com/watch?v=m7dxTQk6dgY

 

(8) Gazas’s ceasefire offers a vital chance for children – it must be seized, unicef, 26.10.2025

https://www.unicef.org/press-releases/gazas-ceasefire-offers-vital-chance-children-it-must-be-seized

 

(9) The truth about Hamas, October 7th & Israel’s ongoing genocide / Ash Sarkar meets Tareq Baconi (vidéo), Novara Media, 14.12.2025

https://www.youtube.com/watch?v=_GyAXRWqa-M

 

(10) Yousef Aljamal, Israel’s ban on NGOs operating in Gaza will be devastating, Al Jazeera, 11.1.2026

https://www.aljazeera.com/opinions/2026/1/11/israels-ban-on-ngos-operating-in-gaza-will-be-devastating