En menant une politique de kidnapping, les autorités tentent de bâillonner la contestation de la jeunesse largement présente sur les réseaux sociaux.
On se souvient au printemps dernier de ces grandes manifestations qui se sont déroulées à travers tout le pays contre le projet d’impôt autour du slogan « #RejectFinanceBill2024 ». Ce projet soutenu par le FMI, visait à faire payer aux populations des nouvelles taxes dans le but de rembourser les dettes s’élevant à 79 milliards de dollars. Cette mobilisation portée principalement par la jeunesse avait obligé William Ruto, le président de la République, à annuler le projet de loi.
89 enlèvements
Depuis la fin de cette mobilisation, les autorités ne cessent de mener une politique répressive qui s’illustre par des enlèvements et des exécutions extra-judiciaires. Ainsi 89 personnes ont été kidnappées, parfois en pleine journée, par des commandos d’hommes masqués. Parmi les victimes, on trouve des jeunes qui ont participé aux manifestations ou des activistes, notamment le caricaturiste Gideon Kibet qui a fait grand bruit dans le pays et a pu recouvrer la liberté. Ce n’est hélas pas le cas pour tout le monde. À ce jour, sur les 89 enlèvements 29 personnes ne sont toujours pas réapparues et pour d’autres les corps sans vie ont été découverts.
Les autorités assurent qu’elles ne sont pour rien dans ces pratiques. Un déni qui a volé en éclats avec ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Muturi. Il s’agit d’un jeune, Leslie Muturi, enlevé comme d’autres, mais son père ancien procureur général de la République et actuel ministre de la Fonction publique, est intervenu directement auprès des hauts responsables de la police. Les informations obtenues révélaient que son fils était aux mains des services de renseignement, après une intervention auprès du président William Ruto. Le jeune Muturi était libéré démontrant ainsi la responsabilité des forces de répression gouvernementales, bien que le Kenya ait signé la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.
Faire taire la contestation
Ces pratiques ne sont pas nouvelles, mais elles ont connu une accélération. Le but est d’instaurer une ambiance de peur parmi les opposantEs. ChacunE peut, du jour au lendemain, se retrouver aux mains de ces commandos. Les quelques personnes qui ont accepté de témoigner dans le rapport d’Amnesty International publié il y a quelques semaines font état de tabassages et de mauvais traitements lors de leur séquestration.
Cette répression est utilisée par le gouvernement pour tenter de briser une contestation de la jeunesse toujours active comme en témoigne la forte présence de l’activisme sur les réseaux sociaux. Y circulent messages, dessins et photos générées par l’intelligence artificielle ridiculisant le personnel politique et dénonçant leur incompétence et leur corruption. L’espace numérique est devenu un lieu de débat et d’opposition au pouvoir qui pourrait se transformer rapidement d’actions virtuelles en actions bien réelles, tant la situation sociale du pays s’est dégradée.
Paul Martial